Thaïlande / Etats-Unis/Synthèse

«Le marchand de mort» Viktor Bout extradé aux Etats-Unis

Viktor Bout lors de sa montée dans l'avion sur l'aéroport de Bangkok, le 16 novembre 2010.
Viktor Bout lors de sa montée dans l'avion sur l'aéroport de Bangkok, le 16 novembre 2010. Reuters/Stringer

Après deux ans et demi de procédure judiciaire, le gouvernement thaïlandais a finalement extradé aux Etats-Unis le trafiquant d’armes russe présumé, Viktor Bout, surnommé « le marchand de mort ». Cette extradition a immédiatement provoqué des protestations de Moscou. 

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La décision suscite des critiques de la part de la Russie, qui considère que les motivations américaines dans cette affaire sont avant tout politiques. Sergueï Lavrov a déclaré que l’extradition de Bout constitue une « extrême injustice ». La Russie « continuera de le soutenir par tous les moyens », a ajouté le chef de la diplomatie russe. Moscou a toujours juge inadmissible la pression exercée par Washington sur les autorités exécutives et judiciaires de la Thaïlande, en vue d’amener ce pays à extrader Viktor Bout vers les Etats-Unis, où il pourrait être condamné à perpétuité.

Le cas Bout a obligé Bangkok à jongler entre Washington et Moscou, tous deux partenaires stratégiques de la Thaïlande. La justice thaïlandaise avait accepté en août que le Russe soit extradé en vertu des poursuites pour « terrorisme » aux Etats-Unis, décision que Moscou avait aussitôt qualifiée d’ « illégitime et politique, (…) prise sous une forte pression de l’étranger ». La procédure d’extradition avait été bloquée depuis par un second dossier, ouvert pour « blanchiment» et « fraude » à Washington en début d’année, de peur que le premier échoue. La cour criminelle de Bangkok a récemment estimé que ce second dossier ne présentait pas assez de preuves, et a prononcé un non-lieu, ouvrant la voie à l’extradition.

Arrestation rocambolesque

Viktor Bout a été arrêté par la police thaïlandaise à Bangkok, le 6 mars 2008, au terme d’une opération menée sous l’égide d’Interpol, à demande des Etats-Unis. Il a été piégé par les agents américains, qui se faisaient passer pour des responsables de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), cherchant à acheter des fusils d’assaut AK 47, des missiles sol-air et des lance-roquettes anti-blindage.
La justice américaine souhaite l’inculper pour terrorisme, car les Farc sont considérées comme un mouvement terroriste aux Etats-Unis. Le procureur en chef du Tribunal spécial pour la Sierra Leone demande un procès sur l’action de Viktor Bout en Afrique.

Bout est accusé d’avoir utilisé une flotte d’avions-cargos pour transporter des armes aux quatre coins de la planète, y compris dans des pays placés sous l’embargo de l’ONU. Selon certains analystes, les guerres en Sierra Leone, Librria, République démocratique du Congo, Angola et Soudan n’auraient pas pu s’étendre et se poursuivre si Viktor Bout n’avait pas fourni d’armes aux belligérants. Ses avions ont aussi transporté du matériel militaire au Rwanda, en Afghanistan, au Sri Lanka et aux Philippines. Il avait à sa disposition la plus importante flotte privée au monde, comprenant à un certain moment soixante avions, et a été prestataire de services pour le transport d’hommes et de matériels de l’ONU en Somalie et au Rwanda ; ses avions ont acheminé 2 500 militaires français et leur matériel lors de l'opération Turquoise. Par ailleurs, il a fourni des moyens de transport à certaines ONG et aux Etats-Unis, dans le cadre de la guerre en Afghanistan et en Irak. Les firmes de sécurité privée KBR, Halliburton et FedEx auraient elles aussi bénéficié des services de Viktor Bout.
Les compagnies aériennes qui appartenaient à Viktor Bout ont été créés dans plusieurs pays ; elles transportaient également des marchandises licites – des aspirateurs, des poulets congelés et même des fleurs.

Lors des audiences, le prévenu a plaidé non coupable ; il affirme avoir développé une activité de transport cargo parfaitement légale, et estime être victime d’un procès politique. Dans plusieurs interviews, il a déclaré n’avoir jamais eu de contact avec les talibans ou avec al-Qaïda. Il a toujours prétendu être un simple convoyeur, qu’il ne sait pas toujours ce qu’il y a dans les soutes de ses avions de transport.

Une « success story » à la russe

Agé de 43 ans, le trafiquant d’armes présumé est un polyglotte qui a fait usage d’au moins sept pseudonymes. Ancien élève de l’Institut militaire des langues étrangères de Moscou, il a travaillé ensuite comme officier dans l’aviation russe, comme interprète ; il parle russe, farsi, anglais, français, portugais, espagnol, xhosa et zoulou, et il a appris dans sa prison thaïlandaise le thaï et le sanskrit. En 1987, il a participé à une opération de maintien de la paix en Angola, et a passé ensuite deux ans au Mozambique.
Militaire à Vitebsk, en Biélorussie, lors de l’effondrement de l’URSS, il s’est reconverti à vingt-quatre ans dans le trafic d’armes. A la fin de la guerre froide, il a récupéré en Europe de l’Est de nombreux pilotes et des dizaines d’appareils – des avions Antonov et Iliouchine ainsi que des hélicoptères.

Faisant l’objet d’un mandat d’arrêt international, il se réfugie en 2001 à Moscou, où il échappe aux tentatives d’arrestation grâce à ses cinq passeports et à ses différentes identités. Selon les enquêteurs, il bénéficie de puissants appuis en Russie. A partir de 2002 et d’une plainte de la Belgique pour le blanchiment de 325 millions de dollars, Interpol recherche Viktor Bout, mais ce n’est qu’en avril 2005 que le Trésor américain gèle ses comptes aux Etats-Unis.

Un personnage de fiction

Viktor Bout a inspiré le personnage incarné par Nicolas Cage dans le film « Lord of War ». Ses activités en Afrique sont évoquées dans le film « Le Cauchemar de Darwin ». Stephen Braun et Douglas Farah ont publié un livre sur Bout, intitulé « Merchant of Death », « Le Marchand de mort ». Un documentaire intitulé « Viktor Bout, le trafiquant qui a armé le monde », signé par Tom Mangold, a été diffusé par le BBC en Grande-Bretagne et par Canal + en France.

Viktor Bout est-il vraiment un trafiquant ou un simple intermédiaire, au service de puissants personnages en Russie et en Ukraine ? Serait-il au courant des coups tordus qui impliqueraient les Russes, les Américains et bien d’autres nations, dans les vingt-cinq dernières années ? Autant de questions qui risquent de rester sans réponses précises, en dépit des procès annoncés.

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