Littérature / France / Haïti

Un roman pastoral et poétique signé Lyonel Trouillot

Lyonel Trouillot
Lyonel Trouillot Marc Melki

Le romancier haïtien Lyonel Trouillot revient avec un récit à mi-chemin entre le conte initiatique et le roman pastoral. La belle amour humaine propose une prose touffue et poétique.

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La belle amour humaine, le sixième roman publié en France du Haïtien Lyonel Trouillot, est une fable. C’est une fable sur la dérive tragique de son pays que ce romancier talentueux explore depuis ses premiers récits. Avec lucidité et obstination. « Je n’ai pas d’imagination. J’écris à partir du réel, aime-t-il dire. Les laideurs du monde sont suffisantes, il suffit d’en témoigner. » Une mission que l’écrivain s’est attribuée dès son plus jeune âge, bien que lui-même ait grandi dans le milieu de la classe moyenne et vécu relativement protégé des laideurs des misères haïtiennes.

Dans un entretien à Jeune Afrique en 2009, Trouillot raconte comment sa mère qui n’avait jamais mis les pieds dans un bidonville était tombée des nues lorsqu’elle avait lu le premier roman commis par son rejeton. « Derrière la rue de mon enfance qui abritait les classes moyennes, il y avait une véritable « cour des miracles ». Lorsque j’en ai parlé dans mon premier livre, ma mère m’a accusé d’avoir tout inventé ! Elle ne connaissait pas cette réalité… »

A l’image de l’élite à la tête de l’île caribéenne
 

Né au Port-au-Prince en 1956 dans une famille où on est avocat de père en fils, Trouillot a très tôt pris ses distances par rapport à la vocation familiale pour s’engager dans l’écriture. Journaliste, critique littéraire, romancier, l’homme s’est d’abord fait connaître par ses poèmes en créole et son goût pour la chanson dont les textes ont été interprétés par des artistes haïtiens prestigieux tels que Toto Bissainthe, Jean Coulange, Manno Charlemagne et Attis Endependan.
Trouillot s’est aussi signalé par ses critiques courageuses, dans des éditoriaux dénonçant la dictature des Duvalier mais aussi le régime politique corrompu mis en place par le père Aristide dans les années 1990. Il n’a cessé de démonter le mécanisme par lequel une oligarchie prédatrice tenait son pays depuis deux cents ans.
Sous la forme d’une métaphore poétique et originale, La belle amour humaine raconte les crimes et exactions perpétrées par l’alliance stratégique entre la bourgeoisie mulâtresse et l’armée, dont les hommes forts sont issus de la classe populaire noire haïtienne. Le petit village de pêcheurs Anse-à-Fôleur où se déroule l’action du roman est un Haïti en miniature sur lequel régnait jadis en maître un duo pittoresque et cruel de marchands et de soldatesque, à l’image de l’élite à la tête de l’île caribéenne.

Complices en prédations et en cruautés diverses

L’un était « colonel à la retraite Pierre André Pierre, ancien commandant de troupes, ancien chef de la police politique, ancien instructeur de l’académie militaire ». Et l’autre, « l’homme d’affaires Robert Montès, propriétaire d’une agence de voyages et organisateur de vols charters vers l’Europe et vers Israël, président d’honneur de la Fondation des amis des bêtes, membre d’un conseil d’administration d’une banque et actionnaire principal de trois ou quatre entreprises de taille moyenne qui servaient de couverture à la contrebande de produits alimentaires ».

Actes Sud

Complices en prédations et en cruautés diverses, les deux hommes de pouvoir ont fait régner la terreur dans ce village idyllique, quasi rousseauiste, où le petit peuple n’aspirait qu’à vivre en harmonie avec la nature et avec eux-mêmes. Le roman commence vingt ans après la disparition du duo dans un incendie mystérieux qui a réduit en cendres leurs deux villas identiques, Les Belles Jumelles, qu’ils avaient fait ériger au cœur du village en signe de puissance - arrogante et ostentatrice. Le mystère de l’incendie n’a jamais été réellement élucidé. Et c’est justement pour y voir plus clair qu’une jeune Parisienne, prénommée Anaïse, héritière des Montès, débarque dans l’île. Fille du fils unique et rebelle de l’homme d’affaires de sinistre mémoire, qui avait fui l’île au lendemain de l’incendie criminel, Anaïse, qui n’a quasiment pas connu son père, a rendez-vous avec son passé.  Elle s’y prépare durant les sept heures de route qui séparent la capitale de sa destination, en écoutant son chauffeur de taxi, bavard et natif d’Anse-à-Fôleur. Chauffeur et guide, Thomas l’a prise sous son aile et entreprend de lui raconter son village, sa beauté, ses balafres, ses pesanteurs… Et surtout sa philosophie de vivre ensemble fondée sur la seule question qui compte au regard des Ansois : « Ai-je fait un bel usage de ma présence au monde ? »

Une question lancinante, qui traverse ce beau roman de quête identitaire et d’initiation aux mystères de la vie et de la rencontre. Mystères impénétrables, comme l’héroïne s’en rendra compte au fil de ses contacts avec le pays de son père, ses hommes et ses paysages, qui sauront toutefois apaiser sa colère et sa curiosité. Le titre du roman, emprunté à un théoricien haïtien, Jacques-Stéphen Alexis, annonçait déjà la réconciliation, qui est peut-être le maître-mot de l'engagement poétique de Lyonel Trouillot.


La belle amour humaine, par Lyonel Trouillot. Actes Sud, 160 pages, 17 euros.

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