Canada

Le printemps érable, ce mouvement social qui secoue le Québec

Au rythme des casseroles, des milliers de personnes marchent dans les rues de Montréal, depuis plusieurs mois. Un mouvement social d'une ampleur rarement vue dans la Belle Province.
Au rythme des casseroles, des milliers de personnes marchent dans les rues de Montréal, depuis plusieurs mois. Un mouvement social d'une ampleur rarement vue dans la Belle Province. REUTERS/Olivier Jean

Au Québec, les négociations en cours entre le gouvernement et les associations étudiantes, qui protestent depuis quatre mois contre la hausse annoncée des frais de scolarité, n’ont toujours pas abouti. Les deux parties doivent se retrouver ce jeudi 31 mai à la table des négociations. La pression de la rue reste forte : mercredi soir, comme chaque soir depuis près de deux semaines, les Québecois sont sortis dans les rues et ont tapé sur des casseroles pour exprimer leur ras-le-bol face à un gouvernement qui a accumulé les maladresses dans sa gestion de la crise. Des concerts de casseroles ont même eu lieu pour la première fois dans les provinces anglophones du Canada. Le mouvement, initialement étudiant, s’est transformé en crise de grande ampleur.

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Il a fallu plus de trois mois de grève dans les universités et des manifestations monstres dans les rues de Montréal et de Québec pour qu’en début de semaine, le gouvernement de Jean Charest consente finalement à négocier avec les associations étudiantes.

Charest face à une jeunesse solidaire et mobilisée

Fort de sa majorité, le gouvernement québecois souhaitait initialement passer en force et avait refusé toute discussion avec les étudiants lorsque la hausse de 75% des frais de scolarité avait été annoncée.

Première erreur : Jean Charest a totalement sous-estimé la capacité de mobilisation d'une jeunesse jusque-là considérée comme apolitique et individualiste. « Le gouvernement ne comprend pas du tout les étudiants d’aujourd’hui », constate Jacques Hamel, professeur de sociologie à l’université de Montréal, « leur solidarité se forme par le truchement des réseaux sociaux, de manière redoutablement efficace. Leur capacité de mobilisation et leur ténacité ont pris par surprise les pouvoirs en place. »

Madeleine Gauthier, qui travaille depuis plus de trente ans sur les jeunes au Québec, confirme : « J’appelle cette génération celle des négociateurs nés. Depuis leur plus tendre enfance, ils ont appris à discuter avec leurs parents. Le gouvernement a fait une erreur de taille en qualifiant d’entêtement leur volonté de faire simplement entendre leur point de vue. »

Le vote d'une loi spéciale a mis le feu aux poudres

Pour mettre un terme aux manifestations étudiantes, dont certaines aboutissaient à quelques débordements, le gouvernement a fait voter, il y a deux semaines, une loi spéciale. Cette loi 78, appelée loi « matraque » par ses détracteurs, restreint le droit à manifester et a été perçue comme une atteinte à leurs droits fondamentaux par de nombreux Québecois.

Au lieu d'apaiser la situation, elle a considérablement élargi le flot des manifestants, amenant dans la rue, aux côtés des étudiants, des Québecois de toutes les générations. Déclarées illégales du fait de la loi 78, ces manifestations ont abouti à de nombreuses arrestations, ce qui n’a fait que décupler la mobilisation contre le texte.

La loi 78 est aujourd'hui contestée devant la justice. « Ce texte est contraire aux chartes des droits fondamentaux du Québec et du Canada qui garantissent la liberté d’expression et d’association. Il a suscité la colère de toute la population », assure l'avocat Félix Antoine Michaud qui a déposé deux recours devant la Cour supérieure du Québec. « Les syndicats, les associations de défense des droits civiques, de défense de l’environnement se sont joints aux associations étudiantes pour demander l’abrogation de la loi. En tout, 140 organisations se sont jointes aux requêtes en annulation. C’est du jamais vu au Québec ! »

Derrière la question des frais de scolarité, la dénonciation du modèle néolibéral

A l’élément déclencheur du conflit - la hausse des frais de scolarité -, se sont rapidement greffés d’autres enjeux. Les accusations de mauvaise gestion des universités se sont étendues au gouvernement Charest, soupçonné de corruption.

« Les manifestations ont plus largement donné lieu à une dénonciation du modèle néo-libéral », constate le sociologue Jacques Hamel. « Au-delà de la marchandisation du savoir, les manifestants ont dénoncé la montée des inégalités et les ravages créés par la dernière crise économique. »

Pour beaucoup de manifestants, c’est la spécificité du modèle québecois qu’il convient de défendre. Michel Huot, professeur au Cegep (année après le baccalauréat, ndlr) de Beauce-Appalaches explique : « Au Québec, l’Etat intervient beaucoup plus que dans les autres provinces canadiennes. C’est un modèle où il y a des politiques sociales démocrates. Mais depuis une quinzaine d’années, il s’est essoufflé pour des raisons budgétaires. Le concept d’utilisateur payeur est désormais appliqué dans plusieurs domaines, ce qui a été dénoncé en arrière plan des manifestations étudiantes. »

Lors de la plus grande manifestation, plus de 250 000 personnes se sont rassemblées dans les rues de Montréal. Dans l’histoire récente du Québec, seules les manifestations en faveur de l’indépendance ou contre la guerre en Irak avaient atteint une telle ampleur.

Mais les étudiants ne se sont pas sentis dépossédés par l'élargissement de leur mouvement. « Nous sommes très fiers d’avoir été à l’origine de ce combat », déclare Jeanne Reynolds, une porte-parole de la Classe, une organisation étudiante en pointe du mouvement. « Nous sentons un ras-le-bol collectif contre les mesures régressives qui attaquent les plus pauvres et les classes moyennes au profit des plus riches. » Et la jeune fille de conclure : « L’erreur de Jean Charest a été de ne pas nous prendre au sérieux et de nous laisser tout ce temps pour entraîner la collectivité dans la lutte, et créer cette contestation massive. C’était une erreur colossale du gouvernement, elle a tourné à notre avantage. »

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