Etats-Unis / Défense

«L'espionnage entre Etats: un jeu de dupes qui, dévoilé, peut avoir des incidences»

Angela Merkel et son téléphone portable, soupçonné d'avoir été mis sur écoute par la NSA. En octobre 2013.
Angela Merkel et son téléphone portable, soupçonné d'avoir été mis sur écoute par la NSA. En octobre 2013. REUTERS

La NSA, la National Security Agency en anglais, est au coeur de nombreuses polémiques ces derniers mois, de Edward Snowden à l'espionnage supposé de pays de l'Union européenne ou de ses dirigeants, comme Angela Merkel... Comment travaille cette fameuse agence de renseignements américains ? Sébastien Laurent, professeur à l’université de Bordeaux et à Sciences Po, spécialiste des questions de renseignements et de sécurité, propose son analyse.

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RFI: Est-ce qu’on peut rappeler comment est née cette fameuse NSA ?

Sébastien Laurent : La NSA, c’est un peu une vieille dame. Elle est née il y a un peu plus de 60 ans et ça a été la réunion, aux Etats-Unis, de toutes les composantes de l’administration américaine qui procédaient à des interceptions téléphoniques puis plus tard, bien plus tard, des interceptions satellitaires, et aujourd’hui des interceptions sur les câbles du réseau internet. Donc aujourd’hui, c’est certes une vieille dame, mais c’est une vieille dame qui se tient toujours à la page, qui actualise en permanence ses compétences techniques, qui sait coopérer avec d’autres pays qui sont parties prenantes de la coopération de la NSA. Et c’est surtout, on le sait aujourd’hui, la plus riche de toutes les agences de renseignements américaines.

Peut-on dire qu’il y a un avant et un après 11-Septembre dans la façon dont les Américains pratiquent l’espionnage ?

Pas vraiment. Pour ce qui est de l’espionnage par des moyens technologiques, les écoutes précisément ou les interceptions de flux internet, 2001 n’a pas vraiment changé les choses. 2001 a juste donné aux Etats-Unis un motif nouveau pour habiller leurs pratiques d’interception. Ce nouveau motif, c’est la guerre contre le terrorisme. Mais sur le plan des pratiques, depuis les années 1950, en pleine guerre froide, les Etats-Unis ont en permanence intercepté des communications, y compris celles de leurs partenaires et celles de leurs alliés.

Très concrètement, comment travaille la NSA, qui surveille-t-elle, quels sont les mots-clés qu’elle utilise pour intercepter telle ou telle communication ?

On pouvait jusqu'alors faire des suppositions, mais maintenant on a les documents publiés par Edward Snowden, et le fait qu’il soit pourchassé par les autorités américaines permet de donner du crédit aux documents que Snowden a diffusé dans différents supports de presse. La NSA, d’un point de vue très pratique, en matière d’interception en dehors des Etats-Unis, a deux moyens. D’une part, elle se sert dans les grands serveurs des fournisseurs d’accès à internet, c’est une première façon d’aller directement puiser à la source. Ou alors, elle a un accès, je dirais plus pratique encore, qui est de se brancher sur les câbles eux-mêmes, et non pas sur les fermes (serveurs de données) dans lesquelles sont contenues toutes les données. Ensuite, comme d’autres agences, comme l’agence britannique et d’autres agences, toutes ces données ne sont pas exploitées par l’intelligence humaine mais sont exploitées grâce à des algorithmes, par des capacités informatiques, qui essaient de cibler des mots-clés. Alors, c’est tout l’enjeu du débat aujourd’hui. Est-ce que, comme le disent les Etats-Unis dans une défense mezzo voce, ils ne cherchent dans ces données que ce qui a trait à la lutte contre le terrorisme et à la sécurité des Etats-Unis? Ou est-ce que, sans le dire, ils utilisent aussi ces interceptions pour repérer les mots-clés touchant à des pratiques commerciales, à des brevets, à des litiges juridiques ? Ce que l’on peut dire, étant donné ce que l’on sait aujourd’hui du passé, c’est que la capacité d’interception de la NSA a servi, bien sûr, la sécurité des Etats-Unis mais elle a aussi servi les Etats-Unis dans la guerre économique mondiale qui est devenue une réalité plus forte après la fin de la guerre froide. Donc la défense qui consiste à dire « la NSA assure la sécurité du monde libre comme au temps de la guerre froide », c’est un argument qui ne tient absolument pas la route.

D’où ce chiffre astronomique qu’on a évoqué à propos de la France. 70 millions de données interceptés par la NSA du 10 décembre 2012 au 8 janvier 2013. C’est ce que vous appelez la « méthode du chalut », on ratisse le plus large possible ?

Exactement, cette comparaison maritime est tout à fait adaptée. C’est du chalutage, on lance les filets au loin, et ensuite on tire les filets vers le navire, en l’occurrence la NSA, et on essaie de trier. Mais il est assez probable que dans l’interception pratiquée « au chalut », on recueille effectivement des éléments qui soient utiles à la sécurité des Etats-Unis. Il est tout aussi probable qu’ensuite d’autres données qui puissent être exploitées commercialement ou juridiquement, ou en termes d’ingénierie, soient aussi prises en compte. La NSA n’est pas un service de renseignement mais un service d’interception. Ensuite, la NSA fournit la « production » - les interceptions - à différentes agences américaines, notamment la CIA mais pas seulement. Donc c’est vraiment une énorme machine d’interception technique qui, en fait, ne procède pas à l’utilisation du renseignement mais qui utilise toute sa production pour la diffuser à différentes agences américaines.

Le Brésil, le Mexique, la France et aujourd’hui l’Allemagne, tous victimes présumées de la NSA, dénoncent publiquement les pratiques américaines. Mais quelqu’un comme Bernard Kouchner, l’ancien chef de la diplomatie française, affirme que nous faisons la même chose, « Nous espionnons, nous écoutons, mais avec moins de moyens ». Est-ce que tout cela n’est pas, selon vous, un jeu de dupes ?

C’est un jeu de dupes, mais comme les relations entre les Etats sont un jeu de dupes. Quand vous regardez la norme internationale qui est le droit international, depuis que les pratiques d’espionnages existent, les Etats ont signé entre eux des traités pour faciliter certaines choses et pour interdire d’autres choses. Du point de vue du droit international, l’espionnage n’est pas interdit. Donc il est licite. Et les Etats se sont, bien sûr, dès la fin du XIXe siècle, bien gardés de s’interdire mutuellement la pratique de l’espionnage à l’extérieur de leur territoire. Donc effectivement, on peut dire que c’est un jeu de dupes, en même temps il faut bien regarder ce qui est en cause, de la part de la NSA c’est quand même à l’égard de ses grands partenaires commerciaux et politiques, le Brésil, la France ou l’Allemagne. Et là, le jeu de dupes, qui est en partie dévoilé, peut avoir des incidences sur ce qui est la base de la relation entre des alliés et des partenaires : cela s’appelle la confiance.

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