Afghanistan / Etats-Unis

Afghanistan: la Loya Jirga examine l’accord de sécurité bilatéral avec les Etats-Unis

Le président afghan Hamid Karzaï devant la Loya Jirga, le 21 novembre à Kaboul.
Le président afghan Hamid Karzaï devant la Loya Jirga, le 21 novembre à Kaboul. REUTERS/Omar Sobhani

Comment l’armée américaine va-t-elle rester en Afghanistan après le retrait des forces de l’Otan fin 2014 ? C’est tout l’enjeu de la Loya Jirga que le président Hamid Karzaï a convoqué à Kaboul. La grande assemblée traditionnelle se réunit jusqu’à dimanche pour se prononcer sur le traité bilatéral de sécurité qui établit le cadre de la présence américaine. Elle rassemble environ 2 500 personnes : chefs de tribus, notables, membres de la société civile. Si elle approuve le traité, ce dernier devra être ensuite ratifié par le Parlement. Cependant, les termes définitifs du texte soumis aux représentants de la société afghane ne sont toujours pas connus.

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Le traité bilatéral de sécurité doit fixer le nombre de soldats – 15 000 selon les dernières informations –, le nombre de bases militaires, les conditions d’intervention de ces forces et l’aide financière qu'apportent les Américains. Ces derniers auront un double objectif après le retrait des forces de l’Otan encore présentes dans le pays : continuer la formation des forces afghanes de sécurité, et bien sûr lutter contre le terrorisme.

Après des mois de fastidieuses négociations, les termes définitifs du texte de 32 pages soumis aux représentants de la société afghane ne sont toujours pas connus. Certains seraient d’ailleurs encore en discussion.

Pourquoi réunir une Loya Jirga ?

Cette assemblée traditionnelle ne se réunit que très rarement, pour décider des grandes orientations de la vie politique du pays. Elle est censée faire remonter les avis et décisions de la population au plus haut niveau. Le maintien de forces américaines sur le territoire afghan est jugé nécessaire par le président, mais c’est une décision difficile à assumer pour Hamid Karzaï, qui cherche donc en convoquant la grande assemblée traditionnelle une caution morale, comme l’explique l’anthropologue et ancien diplomate Georges Lefeuvre :

« Hamid Karzaï, qui cherche à négocier avec les talibans, se fait mal voir d’emblée par ces derniers lorsqu’il suggère qu’après 2014, il pourrait accepter la présence de 10 000 soldats sur le terrain ad aeternam ou en tout cas pour très longtemps. Il est donc un peu sur le fil du rasoir, analyse-t-il. D’autre part, il quitte la présidence en avril prochain. Il a le souci de jouer cette carte sur le long terme mais aussi celui de ne pas être seul à prendre la responsabilité d’une décision qui pourrait redonner de la vivacité aux insurgés ».

 Des conditions difficiles à accepter pour les Afghans

Plusieurs points ont longtemps fait blocage. Tout d’abord, les États-Unis réclamaient le droit de procéder à des perquisitions dans les foyers afghans. Cela ne sera possible qu’à titre exceptionnel, en cas de mise en danger de la vie des soldats, d’après ce qu’ont annoncé les autorités afghanes.

Ensuite, Washington pose comme condition sine qua non à la présence de ses soldats leur immunité juridique, une question qui heurte la souveraineté nationale afghane.

« Quand on se lance dans des actions de contre-terrorisme, explique Georges Lefeuvre, il peut y avoir des bavures, on en a vu beaucoup d’ailleurs, et les Américains souhaitent que les troupes américaines puissent bénéficier d’une immunité juridique. C'est-à-dire qu’en cas de bavure ils soient jugés selon la juridiction américaine. Évidemment, cela froisse un peu les susceptibilités et les egos ».

Rappelons qu’en Irak, c’est faute d’avoir obtenu cette immunité que les Américains avaient retiré l’ensemble de leurs troupes fin 2011.

Une aide financière vitale

Des dissensions existent au sein de la société sur la pertinence de ce traité et de la présence américaine, et certains contestent la légitimité et la représentativité de l’assemblée convoquée par Hamid Karzaï. Mais selon Omar Samad, ancien ambassadeur d’Afghanistan en France, la majorité de la population et surtout les élites politiques soutiennent cette option. Car l’enjeu n’est pas que sécuritaire, il est aussi économique. L’accord prévoit un engagement d’une dizaine d’années et une aide qui se chiffre en milliards de dollars.

Cette manne reste avant tout essentielle pour la survie des forces de sécurité afghanes, qui comptent environ 350 000 hommes. Sans apport financier extérieur, l’armée risque de se déliter, entraînant une dégradation rapide de la situation sécuritaire.

« La guerre pourrait prendre alors un tournant très différent, prévient Omar Samad. Les seigneurs de guerre afghans qui n’auraient plus la confiance nécessaire dans l’armée afghane pourraient prendre leurs affaires en mains pour se défendre contre les talibans, qui sont prêts à s’engager. Il n’y a donc pas d’autre moyen que de continuer avec l’aide internationale et l’armée afghane dans la lutte contre les talibans, et pour éviter un nouveau scénario de guerre civile ».

La Loya Jirga devrait donc agir en conséquence, affirme encore l’ancien ambassadeur. Mais, souligne Georges Lefeuvre, le risque est d’autant plus élevé que de nombreuses défections ont déjà eu lieu au sein de l’armée afghane.

L’épineuse question des frontières

Même si la Loya Jirga, puis le Parlement afghan, se prononcent en faveur du traité, le niveau d’insurrection risque d'augmenter en 2014, préviennent la plupart des observateurs.

Car le terrain insurrectionnel afghan ne date pas de l’engagement de l’Otan en 2002, ni de l’invasion soviétique en 1979. La question essentielle est celle des frontières coloniales datant de la fin du XIXe siècle. La fameuse « ligne durand » tracée par les Anglais coupe la population pachtoune en deux – plus de 40 millions de personnes – entre territoire afghan et territoire pakistanais. Cette frontière est au cœur des tensions entre les deux pays. Pour Georges Lefeuvre, le traité bilatéral de sécurité est un pis-aller. Sans une solution politique et régionale du conflit, cette question des frontières restera un terreau fertile pour les terroristes affiliés à al-Qaïda.

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