Syrie

El-Assad veut s’imposer à nouveau comme l’homme fort de la Syrie

Bachar el-Assad, candidat à sa propre succession, a rempli son devoir électoral, en compagnie de son épouse Asma, dans le centre de Damas ce mardi matin.
Bachar el-Assad, candidat à sa propre succession, a rempli son devoir électoral, en compagnie de son épouse Asma, dans le centre de Damas ce mardi matin. Reuters

En Syrie, on votait pour la présidentielle ce mardi 3 juin. Un scrutin qui se déroule uniquement dans les zones contrôlées par le régime syrien. L’opposition dénonce une farce. En lice dans ce scrutin, Bachar el-Assad, président sortant et candidat à sa propre succession. Face à lui, deux adversaires fantoches. Qu'attendre de ces élections qui se tiennent dans un pays ravagé par la guerre civile depuis plus de trois ans ? L’éclairage d’Agnès Levallois, journaliste, consultante, spécialiste du Moyen-Orient et des questions méditerranéennes, chargée de cours à l’ENA et à Sciences po Paris. Elle est l’invitée de RFI.

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RFI: La guerre dure depuis plus de 3 ans, un Syrien sur deux a dû quitter son domicile, six millions de déplacés, trois millions de réfugiés, voilà le contexte. Comment imaginer que l’on puisse organiser une élection présidentielle dans un tel climat, une telle situation ? Peut-on imaginer que cette élection puisse changer quelque chose dans ce pays en guerre ?

Agnès Levallois: Non, cette élection ne va rien changer sur le terrain, ne va rien changer à la vie de la population syrienne qui subit cette violence infligée par ce régime. Donc sur le terrain, il n’y a pas de changement à attendre. Ce que cherche Bachar el-Assad à travers cette élection, c’est de s’imposer comme étant à nouveau l’homme fort de la Syrie, après les tentatives de négociations qu’il y a eues ces derniers mois, avec la fameuse conférence de Genève, où il était question de mettre en place un système intérimaire qui préparerait en quelque sorte la sortie politique de Bachar el-Assad. En organisant cette élection, Bachar el-Assad dit clairement à la communauté internationale – je suis en place, j’y suis, j’y reste et rien ne me fera partir.

Cette élection intervient après une série de victoires militaires du régime qui contrôle désormais une grande partie de la « Syrie utile » qui va de Damas à Lattaquié en suivant la région frontalière avec le Liban ?

Je ne parlerais pas de « victoires » du régime, qui certes a repris quelques places stratégiques dont la ville de Homs, mais qui dans le même temps, reperd d’autres positions stratégiques notamment dans la région d’Idlib. Donc ce sont des gains sur le terrain qui sont relativement limités. Même si ce gouvernement a réussi à communiquer de façon très claire pour montrer qu’il reprenait des positions. Ce qui est important pour ce régime, et pour Bachar el-Assad,  c’est de garder ce qu’on appelle « la Syrie utile », quitte à laisser 60% du territoire sous le contrôle des différents groupes d’opposition puisque pour lui, ce qui est vital c’est de maintenir Damas, Homs et après le débouché vers la région alaouite au nord du pays.

Et qui va voter aujourd’hui ? Des militaires ? Des proches du régime ? Des fonctionnaires ? Est-ce-que les Syriens qui sont toujours dans le pays, qui n’ont pas été déplacés, qui sont dans des zones sous le contrôle du régime, vont aller voter ?

Effectivement, ce ne sont que les Syriens dans les zones sous contrôle gouvernemental qui vont pouvoir voter. Et là, il y a des pressions très fortes exercées sur eux pour les contraindre à aller voter comme les fonctionnaires, les militaires… Les quelques Syriens qui ne sont pas obligés d’aller voter, vont peut-être rester chez eux, d’autant plus que l’opposition a indiqué qu’elle allait mener des opérations contre les bureaux de vote. Et donc une partie de la population, celle qui est en mesure de voter, va avoir peur d’aller voter.

Mais ce qu’il y a de frappant dans cette opération menée par ce régime, c’est qu’il a réussi à réinstaurer le mur de la peur qui avait sauté lors des premières manifestations, au départ de la contestation à Delaa. Aujourd’hui, les Syriens qui sont sous contrôle gouvernemental, se sentent obligés d’y aller de peur des représailles, peur du système des agents de renseignement qui fonctionne très bien dans toutes ces zones. Ils redoutent d’être dénoncés par ces agents de renseignement s’ils ne se rendent pas aux urnes. Donc on est vraiment dans un cas de figure de vote par contrainte même si une partie des Syriens qui habite dans ces zones, ira voter. Chez elle, aujourd’hui, il y a une volonté de voter pour Bachar el-Assad plutôt que de continuer à vivre dans le chaos que connait le pays. C’est une dimension qui existe et qui est présente.

L’élection de Bachar el-Assad ne fait aucun doute. Il présentera sa victoire comme un mandat pour aller réprimer la rébellion par la force ? C’est une élection qu’il a l’intention d’utiliser au niveau interne ?

Je pense que c’est une victoire qu’il va utiliser beaucoup plus sur la scène internationale pour bien montrer à la communauté internationale que c’est lui qui est en place et qu’il n’y aura pas de changement politique et que toutes les idées des Européens, des Américains de le faire partir n’auront aucun sens puisqu’il aura été réélu et de façon plébiscitaire sur place. Et pour les Syriens de l’intérieur, de dire à tous ceux qui n’ont pas pris parti ni pour le maintien de son régime ni pour l’opposition : je suis là donc ralliez-vous clairement à moi parce que je suis le seul, finalement, à pouvoir peut-être permettre de sortir de la crise, - même si je crois que le drame vécu par les Syriens, depuis plus de trois ans, ne peut plus permettre à Bachar el-Assad de rester. Mais il va tenter, par cette élection, de dire aussi à sa population : j’y suis, j’y reste. Et je suis le seul à même d’essayer de sortir le pays de cette crise.

Au plan intérieur, le chef de la diplomatie qui a voté ce matin disait que c’est le début du processus politique. Est-ce qu’on peut imaginer demain, assuré de sa victoire, que Bachar el-Assad proposera une amnistie pour les combattants en échange du dépôt des armes ?

Je n’y crois pas du tout. Il peut y avoir des propos qui seront tenus de la sorte mais d’aucune réalité concrète sur le terrain. Depuis le début, Bachar el-Assad dit des choses, fait le contraire, ment de façon éhontée sur tous les sujets possibles. Mais en étant réélu largement, il se dit qu’il a peut-être une petite voie politique à exploiter. En termes de communication, il le fera, mais, je suis pratiquement certaine que cela ne sera suivi d’aucun effet, et que les combattants qui se rendraient, risqueraient de subir un sort tout à fait terrible. Le problème c’est quelqu’un à qui on ne peut plus faire confiance, en raison de tous les mensonges prononcés de sa part depuis le début de la contestation.

Bachar el-Assad a une volonté de reconstruire une légitimité internationale à travers ce scrutin, est-ce que cela peut être le cas ?

Je ne le crois pas. Avec plus de 160 000 morts et 6 à 8 millions de déplacés et de réfugiés, je ne vois comment il peut reconstruire quoi que ce soit aujourd’hui.

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