Etats-Unis

Immigration: «Le Congrès américain perd sa culture du compromis»

Les immigrants sont de moins en moins nombreux à franchir illégalement la frontière, comme ici, à Laredo, en mai 2006.
Les immigrants sont de moins en moins nombreux à franchir illégalement la frontière, comme ici, à Laredo, en mai 2006. REUTERS/Carlos Barria
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Aux Etats-Unis, un afflux d’enfants sans papiers est présenté comme une crise humanitaire. Deux visions très contrastées s’opposent. Côté conservateur, on affirme que la sécurité du pays est menacée, mais à Washington, Barack Obama répond que l’accueil des immigrés se trouve dans « l’ADN » même des Américains. Anne Deysine, juriste, universitaire, spécialiste des Etats-Unis, répond aux questions de RFI.

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RFI : Le système de santé était la grande question lors du précédent mandat. Aujourd’hui, est-ce que l’immigration et devenue l’angle d’attaque pour l’opposition à Barack Obama ?

Anne Deysine : L’immigration est un sujet qui n’est pas nouveau. Même le président George Bush avait essayé de faire voter une loi par le Congrès. Il n’y était pas parvenu. C’est effectivement un problème qui est devenu plus aigu depuis 2001, depuis les attentats terroristes, parce qu’il y a le problème de l’immigration à l’aspect économique, mais aussi un aspect de sécurité nationale. A chaque fois que le président actuel - qui ne peut pas tout faire car il a besoin du Congrès - essaie de faire adopter une loi sur l’immigration, les républicains répliquent que ce n’est pas possible car cela met en jeu la sécurité nationale. Il y a évidemment d’autres raisons à leur hostilité.

Les républicains, mais pas tous les républicains : l’aile droite surtout, le « Tea Party », une nouvelle fois fait entendre sa voix.

L’inconvénient du « Tea Party » qui a eu la plupart de ses premiers élus en 2010, c’est qu’ils n’ont jamais occupé d’emplois politiques avant. Ce sont leurs premiers postes importants... et ils ne savent pas ce qu’est le compromis. Ils n’ont pas cette culture qui devrait exister mais qui est en voie de disparition au Congrès des Etats-Unis, de comprendre qu’on ne peut pas être dans l’opposition en permanence, que de temps en temps, il faut accepter des compromis.

Il y a eu un un compromis sur la table puisque le Sénat a voté un texte qui va dans le sens des républicains. Certes, ils parlent de régulariser les 11 millions de ceux qui sont de façon illégale aux Etats-Unis mais les sénateurs ont accepté pour faire plaisir aux républicains, pour faire en sorte de pacifier la Chambre qui doit adopter le projet de loi et voter une vingtaine de milliards de dollars pour augmenter la sécurisation de la frontière avec le Mexique.

Il faut dire aujourd’hui que les migrants sont accusés de tous les maux. Vous parliez de sécurité mais il y a aussi des accusations en termes sanitaires, certains parlant d'« invasion » par exemple. Est-ce que cela est nouveau ?

Les Etats-Unis sont effectivement - et le président Obama avait raison de le dire -, une terre d’immigration. La prospérité des Etats-Unis est due aux immigrants. A cet égard, un rapport du centre de recherche du Congrès montre que si on régularisait ces 11 millions d’immigrants, cela coûterait effectivement en frais de santé environ 260 milliards de dollars. Mais ce que ces gens apportent au système américain ferait rentrer 460 milliards de dollars de recettes.

Donc, ceux qui sont en faveur d’une régularisation et d’une réforme de l’immigration disent finalement que cela permettrait de réduire le déficit de 200 milliards de dollars. C’est-à-dire qu’il y a le côté économique et il y a la façon dont les médias, notamment de droite et les think tanks, déforment cette réalité pour toujours mettre l’accent sur le danger : ça va faire baisser le salaire horaire, ça va prendre des emplois aux blancs qui seront minoritaires en 2050, puis il y a un risque terroriste.

Quand Barack Obama dit que « le système d’immigration est cassé », c’est qu’il reconnaît l’existence de problèmes réels. Mais ce système cassé, la faute à qui ?

Il y a deux choses. Il y a toujours eu de l’immigration illicite mais elle est en baisse. A la fois à cause de la sécurisation de la frontière et parce que ceux qui étaient prêts à prendre des risques savent qu’il y a la crise aux Etats-Unis et peut-être moins de chances d’emplois. Le nombre de ceux qui sont capturés en train de traverser la frontière est en très nette diminution. Mais ce n’est pas du tout ce que disent les républicains, qui craignent que le discours d’Obama n'attire toujours de nouveaux immigrants. Il y a ensuite l’aspect juridique qui passe par le politique, c’est-à-dire que si l'on considère que le système est cassé, il faudrait adopter une loi de réforme, ce qui n’a pas été possible depuis de longues années, depuis George W. Bush, à cause de l’opposition des républicains.

Opposition ou obstruction ?

C'est effectivement de l’obstruction. Cela étant, le Sénat a une majorité démocrate, mais pas la super majorité de 60 sièges qui permettrait de mettre fin à une obstruction. Les sénateurs sont parvenus à faire adopter un projet de loi sous la houlette d’un démocrate, et d’un républicain qu’on connaît bien, John McCain, qui est de l’Arizona et qui connaît bien ces problèmes d’immigration illégale. Il y a curieusement sur ce domaine moins d’obstructions au Sénat qu’il n’y en a eu sur d’autres sujets. Mais c'est aussi peut-être parce que les vrais républicains, c’est-à-dire ceux qui sont encore un tout petit peu centristes, moins qu’il y a vingt ans, mais encore un petit peu modérés, pas le « Tea Party », se rendent bien compte que s’ils ne font pas un geste vers les Hispaniques, ils vont perdre définitivement leur vote aux élections de 2016. Donc, ceux des républicains qui œuvrent pour une réforme de l’immigration, c’est aussi dans leur intérêt.

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