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«Aux Etats-Unis, le racisme n’a pas changé dans les pratiques»

Un rassemblement contre les violences policières à New York, le 12 décembre 2014.
Un rassemblement contre les violences policières à New York, le 12 décembre 2014. REUTERS/Eduardo Munoz
Texte par : RFI Suivre
6 mn

La mobilisation contre les bavures policières à l'encontre des Noirs ne faiblit pas. De nouvelles marches sont organisées ce samedi 13 décembre à New York et à Washington. La non-inculpation de deux policiers blancs qui ont tué des Noirs désarmés suscite indignation et colère depuis plusieurs semaines. Des réformes des systèmes policiers et judiciaires sont réclamés. Sophie Body-Gendrot, chercheuse au CNRS et professeure à l'Université de La Sorbonne*, répond aux questions de Marine de La Moissonnière.

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RFI : Peut-on comparer la manifestation de ce samedi à la marche historique de 1963, celle « pour la liberté et l’emploi » où le révérend Martin Luther King avait prononcé son célèbre discours « J’ai fait un rêve » ?

Sophie Body-Gendrot : Oui, on peut les comparer dans la mesure où elle mobilise des militants des droits de l’homme qui réclament plus de justice sociale et le respect des droits civiques. Les slogans de l’époque « Freedom Now » (« La liberté maintenant »), ressemblent à ceux d’aujourd’hui : « Pas de justice, pas de paix sociale » (« No Justice, No Peace ») ou « Les vies des Noirs comptent » (« Black lives matter »). Ca se passait au mois d’août 63, là on est en décembre, il y avait plus de 250 000 personnes à Washington, est-ce qu’il y en aura autant aujourd’hui puisqu’il y aura dans plusieurs lieux ces mobilisations ? Nous verrons.

Y a-t-il tout de même des différences avec les mouvements des années 60 ?

Disons qu’il y a une inspiration commune aujourd’hui, un dénominateur commun qui est la dénonciation des pratiques policières et des décisions de justice. Ce que les grandes organisations noires ont trouvé, c’est une manière de mobiliser efficacement des gens indignés. Mais ce qu’il y a de nouveau par rapport à l’époque, c’est que cette fois-ci, c’est sur tout le territoire que les mobilisations se produisent grâce aux réseaux sociaux qui ont par exemple retransmis la vidéo montrant Eric Garner demandant de l’aide, « I can’t breathe » (Je ne peux pas respirer). Il y a des millions de gens qui ont pu voir ça, et ce ne sont pas que des Noirs, et ce ne sont pas non plus certaines classes sociales comme dans « Occupy Wall Street ». Ce sont des profils tout à fait divers, en particulier des jeunes et des gens instruits.

Les bavures contre des Noirs par des policiers blancs ne sont pas un fait nouveau aux Etats-Unis, on en déjà vu avant. Pourquoi cela explose aujourd’hui ?

D’une part, il y a eu une succession de bavures qui ont attiré l’attention. Certaines ont pu être filmées, celles qui se sont passées à New York avaient l’attention des médias qui étaient sur place pour en rendre compte, mais aussi parce que c’était, selon les sondages, un terme très mobilisateur. 80% des Noirs et seulement 37% des Blancs disent que l’affaire Michael Brown de Ferguson soulève d’importantes questions raciales.

Les minorités sont en position de générer un débat public sur l’inégalité de traitement, sur les mobilisations. Il y a avait, vendredi dernier, un rapport du Pew Research qui dévoilait l’accroissement des inégalités. Aujourd’hui, les Noirs ont une richesse treize fois inférieure à celle des Blancs ; en 2007 la proportion était de dix fois inférieure. Les communautés latinos ont aussi énormément perdu en richesse. Ils avaient un revenu de 23 000 dollars en 2007, aujourd’hui de 13 000.

Il y a là un fond de mécontentement, les minorités ont l’impression que leur mobilité est bloquée. Si les moyens d’accès à la justice sont également bloqués, alors arrive le moment de l’action directe et les grandes organisations de droit civique se saisissent de ce mécontentement. Ce qui n’a pas été le cas en 2012, lors de l’affaire Trayvon Martin qui finalement n’a pas suscité une mobilisation à l’échelle du pays parce que d’une part ça se passait en Floride, que le vigile Zimmerman, qui avait tué le très jeune Trayvon Martin noir et désarmé, avait également du sang latino dans les veines et que tous les membres du jury populaire étaient des femmes latina essentiellement.

A ce moment-là, la NAACP, Black Nation Now, All Charton ne sont pas descendus en Floride pour en faire une affaire nationale. Cette fois, avec l’affaire Fergusson et puis ensuite les bavures à New York et à Cleveland qui ont été vues constamment, enchaînent sur les médias, le terrain est prêt.

Est-ce que vous pensez que si le terrain est prêt, la mobilisation peut durer?

Elle pourrait durer s'il y a un engagement fédéral - et on peut penser qu'Eric Holder, qui fait office de ministre de la Justice, a vraiment bien lancé le mouvement puisqu’il y aura toutes sortes de commissions d’enquête sur des polices locales qui sont accusées de discriminations. C’est en cours, mais cela ne suffira jamais s'il n’y a pas par ailleurs un engagement local. Il faudrait, par exemple, qu'à Fergusson, il y ait des leaders et des militants prêts à s’engager durablement et ça c’est beaucoup moins sûr.

Pour l’instant, on parle d’un racisme au niveau institutionnel des autorités. On parle de changer le système pénal, de changer les méthodes policières. Pour conclure, est-ce que vous diriez qu’il y a encore un racisme au quotidien, que finalement les Etats-Unis n’ont pas beaucoup changé par rapport aux années 60?

Ils ont changé certainement dans les opinions mais pas dans les pratiques. Il suffit de lire l’anthropologue Elijah Anderson qui rapporte sa propre expérience. Il est professeur à Yale. Quand il va dans le train de New Haven à Washington, la place à côté de lui demeure obstinément vide. Il parle du « moment nègre ». Il dit que tout Noir américain, à un moment donné dans sa vie, prend conscience que dans un environnement familier, il va être humilié parce qu’il est Noir et ça sera toute sorte de ressentiment et d’humiliation qu’il ressentira.

Cette humiliation concerne-t-elle aussi une autre minorité, les hispanos, ou bien est-ce vraiment réservé aux Noirs ?

Les Noirs sont là depuis tellement longtemps qu'ils ont une histoire très particulière et que l’on a l’impression que la dette ne sera jamais payée à leur égard. Mais les Latinos sont plus jeunes et souvent, il s’agit de primo-migrants qui font tout pour réussir, pour que leurs enfants aient un avenir et par conséquent, ils sont moins dans la mobilisation. Il faut attendre encore plusieurs générations pour que ça se passe. Ça se passe en Californie d’ailleurs, dans les mouvements latinos qui réclament de la justice dans les emplois. On voit que les mobilisations sont possibles.

*Auteure de La société américaine après le 11-Septembre et Ville : la fin de la violence?

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