Colombie

Colombie: la paix avec les FARC ne sera pas signée le jour de la fête nationale

Juan Manuel Santos lors d'un discours à Bogota, le 18 juillet 2016.
Juan Manuel Santos lors d'un discours à Bogota, le 18 juillet 2016. Colombian Presidency via Reuters

Le gouvernement colombien et les FARC auraient dû signer ce 20 juillet, jour de fête nationale, la version finale de l'accord de paix négocié à La Havane le 24 juin dernier. Un accord historique qui devrait mettre fin au plus vieux conflit d'Amérique latine. Mais la signature officielle de l'accord de paix a été retardée.

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Tout un symbole : la date du 20 juillet avait été évoquée par le président colombien Juan Manuel Santos pour faire coïncider une fête patriotique avec la signature de la paix, après 52 ans de conflit, 260 000 morts, 45 000 disparus et 6,9 millions de déplacés.

Mais il faudra encore attendre quelques semaines pour assister à la signature officielle qui devrait avoir lieu à Bogota, dans la capitale colombienne. L'accord de paix négocié à La Havane, entre les FARC et le gouvernement a toutes les chances de voir le jour, c’est même la dernière ligne droite, mais il reste « des détails techniques à finaliser », estime Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'IRIS et spécialiste de l'Amérique latine. « On ne règle pas un demi-siècle de violence et de rancœur par un trait de plume », temporise-t-il. « Les négociations ont duré quatre ans. C'est déjà très bien d'avoir quasiment terminé et réussi à mettre sur pied ce type d'accord ».

Certains détails de l'accord de paix encore en discussion

Le président Santos et le leader des FARC surnommé Timochenko ont trouvé des compromis sur l'essentiel des dossiers : réforme agraire, participation politique des FARC et démobilisation, lutte contre la drogue, justice pour les victimes. « Mais comment tout cela va se mettre en musique, quels moyens financiers et techniques l'Etat va offrir pour que ces différents accords soient effectivement appliqués... ? Il y a encore beaucoup d'interrogations », admet Jean-Jacques Kourliandsky.

Par exemple, sur la question de l'organisation interne des 23 zones de cantonnement dans lesquelles devront se rendre les combattants FARC pour rendre leurs armes aux agents de l'ONU, ou sur la question de la nomination des juges qui siègeront au Tribunal transitionnel de la Paix, ou encore sur les montants financiers exacts alloués aux paysans pour qu'ils puissent substituer leurs cultures de coca à d'autres cultures légales.

Le mois dernier à La Havane, les deux camps annonçaient donc « le silence des armes ». Mais pour que l’accord de paix entre en vigueur, encore faut-il le signer officiellement, puis le soumettre à l’avis des Colombiens, par référendum.

Une signature en suspend

Le président Santos est assez pressé d’avancer : « Ce sera la décision la plus importante de nos vies », a-t-il déclaré suite à la validation du principe de référendum par le Conseil constitutionnel.

Pour l’instant, le « oui » à l’accord de paix pourrait l’emporter selon les derniers sondages. Mais le vent pourrait tourner estime Frédéric Massé, directeur de recherche à l’Université Externados de Bogota : « Le risque c'est que les gens répondent à la question du référendum pour d'autres raisons. On va leur demander s’ils sont d’accord avec les accords de paix, mais ils risquent de juger la politique du gouvernement. Et en ce moment, il y a un certain nombre de problèmes socio-économiques qui vont sans doute s’aggraver. La Colombie a toujours une croissance positive mais il y a une décélération assez forte de l’économie et les gens pourraient être tentés de sanctionner le gouvernement en place. » D’où l’intérêt pour le président Santos que la signature ne traîne pas de trop.

Les FARC veulent que l'accord de paix soit intégré à la Constitution

En revanche, les FARC, eux, ils ne sont pas mécontents de gagner un peu de temps. Entre autres, ils demandent toujours l’inscription de cet accord de paix dans la Constitution colombienne afin d’être certains que les gouvernements futurs seront juridiquement contraints de le respecter.

Et puis, les FARC n’ont pas tout à fait fini de convaincre dans leurs propres rangs : « Même s’il y a un certain nombre de réformes importantes, les FARC pourraient avoir du mal à vendre ces accords à leur base, estime Frédéric Massé, dans la mesure où l’accord de paix n’est en rien 'révolutionnaire'. Il ne transforme pas suffisamment la société pour la partie la plus à gauche, la plus radicale du mouvement. »

D’ailleurs, la dissidence au sein des FARC commence à se manifester. La semaine dernière, le Front Numéro 1, un bataillon de 200 combattants environ (le même qui avait détenu Ingrid Bétancourt pendant 6 ans et demi) a déclaré : « Nous avons pris la décision de ne pas nous démobiliser. Nous allons continuer le combat jusqu'à la prise du pouvoir par le peuple et pour le peuple, indépendamment de la décision des autres membres de l'organisation ».

Après l’accord, une « pax mafiosa » ?

Difficile de dire si ce phénomène restera marginal ou pas. Mais ce que Frédéric Massé prévoit, c’est que les dissidents se retrouveront à cohabiter sur le terrain avec les groupes criminels qui contrôlent les trafics de drogue, de pétrole ou de produits miniers. Une situation qu’il nomme « pax mafiosa », une paix mafieuse.

« La logique de la paix serait une certaine normalisation sans une pacification totale. Le risque est qu’il y ait des enclaves mafieuses où un certain nombre d’acteurs illégaux signeraient ou auraient un pacte du silence avec des acteurs locaux, politiques et armés qui, pour ne pas attirer l’attention des autorités, n’auraient pas forcément recours à une violence visible mais continueraient à contrôler la vie économique d’un certain nombre de zones reculées grâce aux activités illégales ». Et de conclure : « C’est certainement mieux qu’un conflit armé avec des morts et des victimes, mais ça pourrait laisser la Colombie dans une situation de 'ni paix, ni guerre', une situation de violence larvée. »

L'accord de paix, ne veut donc pas dire la fin des violences, mais bien l'entrée des FARC dans la vie civile et politique de la Colombie. Ce sera aux Colombiens d'en décider par voie de référendum, si tout va bien, avant 2017.

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