L’Equateur vote et fait les comptes des dix ans de présidence de Rafael Correa

Le président équatorien Rafael Correa (ici le 28 janvier 2014 à la Havane, à Cuba), ne se présentera pas à sa propre succession. En dix années de pouvoir, il a pourtant laissé sa marque en Equateur.
Le président équatorien Rafael Correa (ici le 28 janvier 2014 à la Havane, à Cuba), ne se présentera pas à sa propre succession. En dix années de pouvoir, il a pourtant laissé sa marque en Equateur. REUTERS/Claudia Daut
Texte par : Fabien Leboucq
8 mn

Dimanche 19 février, l’Equateur fait le choix d’un nouveau président. Au pouvoir depuis 10 ans, Rafael Correa ne se représente pas, et laisse la place de favori dans les sondages à l’un de ses lieutenants. Pendant une décennie, l’économiste devenu président a tenté de développer en Equateur le « socialisme du XXIe siècle ». Souvent avec autorité, parfois avec réussite. Mais la crise économique a révélé les limites de sa politique volontariste.

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Les chiffres sont flatteurs pour Rafael Correa. En Equateur, entre 2006 et 2016, le taux de pauvreté a presque été divisé par deux, chutant à 23%. Sur la décennie, l’économie du pays a connu une croissance annuelle moyenne de près de 4%, contre un peu plus de 2% pour le reste de la région.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Rafael Correa, l’Etat a énormément investi dans les infrastructures, permettant ainsi « une amélioration spectaculaire du niveau de vie », selon le chercheur sur les questions sud-américaines de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) Jean-Jacques Kourliandsky. L’analphabétisme a presque disparu, le taux de scolarisation a augmenté et avoisine dorénavant ceux des pays développés.

Même les critiques du futur ex-président équatorien reconnaissent la capacité qu’a eue Rafael Correa à stabiliser l’Equateur, en proie à une violente crise au début des années 2000. « Il a réussi à reconstruire le pays, avec une vraie majorité politique. Il a réduit les incertitudes, il a développé les échanges internationaux et rendu l’administration plus efficace », commente Andres Mejia Acosta, professeur équatorien du département de développement international du King’s College de Londres.

Voilà pour ce qui est des succès : après une décennie de « corréisme », l’Equateur va mieux dans beaucoup de domaines. Là où le bât blesse, c’est que Rafael Correa a construit ces réussites sur la base de la rente pétrolière. L’Equateur, en plus d’être un grand producteur de crevettes et de bananes, est membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et tire de l’or noir l’immense majorité de ses revenus. Mais depuis la chute des prix du baril, « les faiblesses de l’économie sont apparues au grand jour », note Andres Mejia Acosta.

Désillusions

Le premier reproche qui est fait à Rafael Correa en termes de gestion économique, c’est l’insuffisance des fonds mis de côté au moment où le pétrole se vendait bien. Dans les premières années de sa mandature, les nationalisations et les réformes de la fiscalité ont permis à l’Etat de faire rentrer plus d’argent – argent qui a essentiellement été réinvesti. Mais le temps passant, selon Andres Mejia Acosta, « l’Etat s’est contenté de la rente pétrolière. Et depuis le début de la crise financière, comme il y a de moins en moins de revenus à taxer, son budget se tarit. »

La dette équatorienne équivalait environ à 18% du produit intérieur brut du pays en 2009 – aujourd’hui ce chiffre est plus proche des 35%. Autrement dit, pour pallier les effets de la crise, Rafael Correa a choisi l’endettement. Ayant fait de l’antiaméricanisme l’un des piliers de sa politique, il s’est tourné, pour obtenir des liquidités, vers d’autres partenaires commerciaux, comme la Chine. Quito vend les trois quarts du pétrole qu’elle exporte aux Chinois, et les invite à investir dans le pays, notamment dans de grands projets énergétiques.

Autre grande limite pointée du doigt par les opposants du corréisme : l’insuffisante diversification de l’économie équatorienne, toujours très dépendante du cours des matières premières sur les marchés internationaux. Malgré les critiques des indigènes et des défenseurs de l’environnement, Rafael Correa a même décidé, pour contrebalancer la baisse du prix du pétrole, de parier sur l’industrie minière, en plein boom depuis plusieurs années en Equateur.

Pour le chercheur à l’Iris Jean-Jacques Kourliandsky, c’est faire un faux procès que de reprocher au président sortant la faible diversification de l’économie : « C’est un processus de très long-terme, dix ans ne sont pas suffisants pour en voir les résultats. Qui plus est, Rafael Correa a fait de véritables efforts en matière de politiques de formation, en développant les universités dans le pays. »

L’herbe est moins verte chez le voisin

Un Etat assis sur une rente pétrolière dont il se sert pour financer sa politique sociale tout en intervenant dans l’économie, et qui se retrouve sans le sous une fois la crise venue, par manque de diversification : cette description pourrait aussi s’appliquer au Venezuela. Hugo Chavez, l’ancien président vénézuélien, de même que son successeur, Nicolas Maduro, n’ont d’ailleurs jamais caché leurs proximités personnelle et idéologique avec Rafael Correa.

Pourtant, l’Equateur, quoiqu’en difficulté, semble en meilleure santé que le Venezuela. La croissance équatorienne s’est ralentie depuis 2014, et pourrait devenir négative en 2016, mais du côté de Caracas, elle dans le rouge depuis près de trois ans. Le professeur au King’s College de Londres Andres Mejia Acosta y voit trois explications : « D’abord il y a le fait que l’Equateur est moins sujet à l’inflation, car il utilise le dollar américain comme monnaie [depuis la crise de 2000]. Correa a fait campagne contre la dollarisation, mais il n’est jamais revenu dessus car il sait qu’elle est nécessaire à la stabilité du pays. »

Second volet de l’explication : « Contrairement à Chavez, Rafael Correa ne s’est pas fâché avec tous les entrepreneurs de son pays. » Certains d’entre eux ont souffert, mais le président-économiste a aussi su en convaincre d’autres de coopérer avec son gouvernement pour mener à bien ses politiques. Enfin, Rafael Correa n’a pas réduit à néant l’opposition politique de son pays, comme ont pu le faire les chavistes au Venezuela. « Actuellement, parmi les 10 plus grandes villes du pays, aucune n’est gouvernée par le parti majoritaire, explique Andres Mejia Acosta. C’est bien la preuve qu’il y a de la place en Equateur pour l’opposition. » Pour les oppositions même, puisqu’ils sont sept à briguer la présidence en plus du candidat investi par le parti au pouvoir, Lenin Moreno.

Rafael Correa « ne quittera pas la scène politique »

Si Lenin Moreno est donné gagnant de cette élection, c’est que le bilan de Rafael Correa séduit. Lui qui a été élu trois fois président – dont deux fois au premier tour – jouit toujours de 40% d’opinions favorables. Qu’importe sa guerre ouverte contre les médias, qui a provoqué la fermeture de nombreux titres de presse et chaînes de télévision. Qu’importe aussi, dans un pays croyant, que ce très fervent catholique se déclare contre la dépénalisation de l’avortement en cas de viol – l’interruption volontaire de grossesse n’est possible que si la vie de la mère est en danger. Qu’importe enfin les scandales de corruption qui gangrènent le pays et touchent jusqu’aux membres du gouvernement de Rafael Correa – un coup monté des Etats-Unis, selon lui.

L’Alliance pays, le parti du futur ex-président, n’est dans les faits pas assuré de l’emporter. Construite par et pour Rafael Correa, « elle menace d’éclater maintenant que son leader se retire, elle est divisée entre de nombreux courants, estime le professeur équatorien du King’s College, Andrés Meria Acosta. Rafael Correa a été la clé du succès et sera la cause de l’échec de son parti. »

Charismatique, bon orateur, l’économiste devenu président a su donner « une vision consensuelle du pays, observe l’universitaire. Il a aussi été très doué pour gérer l’opposition politique. » Fin tacticien, Rafael Correa a conscience que son retrait était nécessaire. « S’il était resté, commente le chercheur à l’Iris Jean Jacques Kourliandsky, on aurait fini par le taxer d’autoritarisme, comme beaucoup d’autres leaders de la région. Cela aurait parasité la campagne. » Le champion équatorien du « socialisme du XXIe siècle » a donc considéré que la meilleure solution pour que ses idées continuent d’influencer son pays, c’était de laisser un autre membre de son parti les appliquer.

Rafael Correa a prévu de quitter l’Equateur, peut-être pour habiter en Belgique, pays dont sa femme est originaire. Un retrait opportun, au vu des difficultés qui s’accumulent pour le pays. Pourtant, Jean-Jacques Kourliandsky en est convaincu : « Il ne quittera pas la scène politique de l’Equateur. Il est encore jeune, il a des idées. » Surtout, il reste beaucoup à faire.

→ Réécoutez sur RFI le grand reportage sur la difficile fin de mandat de Rafael Correa

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