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Etats-Unis

Zbigniew Brzezinski, disparition d’un homme d’influence

L'ancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski à Washington, le 1er février 2007.
L'ancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski à Washington, le 1er février 2007. REUTERS/Jim Young/File Photo

L'ancien conseiller à la sécurité nationale américaine Zbigniew Brzezinski, considéré comme le faucon de l'administration du président démocrate Jimmy Carter, s'est éteint vendredi 26 mai à l'âge de 89 ans. Resté dans l’ombre de son alter ego républicain Kissinger, sa parole a été tout aussi déterminante pendant plusieurs décennies, de la Guerre froide aux années Obama.

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« Mon père est décédé paisiblement ce soir », a écrit sur son compte Instagram sa fille, Mika Brzezinski, journaliste à NBC, qui l’avait d’ailleurs interviewée en août 2015. Zbigniew Brzezinski est décédé à l'âge de 89 ans, à Falls Church (Virginie). Jimmy Carter, le président démocrate dont le nom reste accolé à celui de son fidèle conseiller, a rendu hommage à un « superbe serviteur public ». « Il a joué un rôle essentiel dans tous les événements clés de la politique étrangère de mon administration, y compris la normalisation des relations avec la Chine, la signature des accords de Salt II [sur le contrôle des armes], les accords de Camp David [de paix au Proche-Orient], et les traités sur le Canal de Panama, parmi d’autres. » D’autres, comme l’élargissement de l’Otan… à la Pologne.

Jusque dans les derniers mois, sa voix est restée d’autant plus écoutée qu’il ne s’interdisait pas de la faire entendre. Du dossier israélo-palestinien à l’Ukraine en passant par les guerres d’Irak et d’Afghanistan, la Syrie ou Vladimir Poutine, Brzezinski, bien après avoir quitté son poste, prenait encore toute sa part dans le débat public, sur les plateaux TV, dans des tribunes ou dans des essais. Exactement quarante ans après son entrée au cœur du pouvoir américain, il demeurait encore, comme dit Hollywood, « un homme d’influence ». Barack Obama le consultait régulièrement, comme l’on visite un aîné dont on mesure la qualité des conseils. Pourtant, Brzezinski n’est resté que quatre années à la Maison Blanche.

Marqué par l'histoire de son pays d'origine

Son nom – peut-être parce que moins radiogénique – n’a pas la résonnance de celui de son prédécesseur Henry Kissinger, avec qui il partage des racines européennes et le fardeau de l’exil. Les deux hommes, harvardiens comme Samuel Huntington (Le Choc des civilisations, 1996), s’estimaient malgré des positions divergentes – Kissinger conseilla les républicains Richard Nixon et Gerald Ford, se hissa au rang de secrétaire d’Etat et totalisa huit années à proximité du Bureau ovale.

Zbigniew Brzezinski est né à Varsovie le 28 mars 1928, au sein d’une famille noble et catholique. Son père est diplomate, et, en poste à Montréal pendant la guerre, il décide de ne pas rentrer dans une Pologne soviétisée. Outre-Atlantique, le jeune immigré écoute au poste les bruits de bottes à la frontière polonaise suivis par l’invasion du pays en septembre 1939 par les armées nazies puis communistes. En 1940, il apprend avec effroi le massacre de Katyn de milliers de prisonniers de guerre polonais, officiers, médecins, ingénieurs, chefs d’entreprises, bref, une partie de l’élite, décimés d’une balle dans la nuque par la police soviétique. L’URSS prendra cinquante ans avant de reconnaître ces crimes. De là naît probablement chez Brzezinski un anticommunisme viscéral, véritable point cardinal de sa future vision géopolitique. « Son objectif, fixé dès sa jeunesse, était de détruire l’Empire soviétique, faire cesser sa mainmise sur l’Europe de l’Est et faire imploser l’URSS elle-même », écrit Justin Vaïsse, chercheur français et unique biographe de Brzezinski*.

Diplômé de l’université McGill de Montréal, il poursuit à Harvard où il soutient en 1953 une thèse de doctorat sur Le totalitarisme soviétique et les purges. Il reste dans la prestigieuse université américaine pour y enseigner. Quand Kissinger obtient le poste que Brzezinski briguait aussi, celui-ci migre à Columbia (New York) où il dirige l'Institut des affaires communistes (1966-1968).

Symbole d’une élite renouvelée

Brzezinski émerge dans un contexte où le politique favorise les recours aux universitaires. « Sa vie, explique à RFI Justin Vaïsse, raconte toute l’histoire de la politique étrangère américaine et de sa fabrique, notamment de sa fabrique sociale : l’histoire du renouvellement des élites au cours de la guerre froide, un véritable renouvellement de génération. Les Etats-Unis arrivent avec la Seconde Guerre mondiale aux responsabilités globales. Elles sont alors essentiellement tenues par des amateurs éclairés : des avocats, des industriels, parfois des militaires et qui créent en quelque sorte ce monde américain de l’après-guerre. Mais, compte tenu de l’ampleur des responsabilités de l’Amérique, très vite, c’est en fait une science, celle des relations internationales, qui se crée dans ce que l’on a appelé l’université de la Guerre froide, avec quelques lieux marquants : Harvard, Columbia, Stanford, quelques autres universités comme celles-ci, et ceci crée une nouvelle classe de décideurs dont Brezinski et Kissinger sont les meilleurs exemples. »

Devenu américain en 1958, il est engagé comme spécialiste des questions communistes et des relations Est-Ouest, par le candidat démocrate puis président Jimmy Carter. Il devient directeur du Conseil national de Sécurité à la Maison Blanche (1977-1981). A ce poste, il sera notamment l’artisan d’une politique agressive vis-à-vis de Moscou, estimant que le Kremlin profitait de la Détente pour avancer discrètement ses pions dans le tiers-monde.

Contenir le péril rouge

Agressive, mais pas forcément frontale ni même militaire. « Ce n’est pas un anticommuniste ou un antisoviétique aveugle, mais éclairé, complète Justin Vaïsse. Il ne pensait pas qu’il fallait libérer la Pologne par la force, mais réfléchissait beaucoup plus en termes de ruse, de miner les fondations de ce bloc de l’Est, notamment en exposant ses contradictions, en montrant aux populations de l’Est qu’elles étaient en train de perdre la guerre économique, mais aussi culturelle, etc. »

L’Afghanistan est l’illustration de la politique de containment (initiée par la doctrine Truman) prônée par Brzezinski. Pour Carter et Brzezinski, il faut contenir le péril rouge, à tout prix. Les moudjahidines afghans reçoivent des milliards de dollars en matériel militaire, une orientation bruyamment critiquée à l’époque, et qui aura les conséquences que l’on sait. Brzezinski a toujours maintenu que c’était selon lui la seule solution à l’époque. Dans une interview au Nouvel Observateur, en 1998, il révèle : « Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidines a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul. Et ce jour-là j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques. (...) Nous n’avons pas poussé les Russes à intervenir, mais nous avons sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent. » L’objectif ? « Donner à l’URSS sa guerre du Vietnam. »

Démocrate, il avait plutôt des positions conservatrices au sujet de la sécurité nationale – étroitement liée aux affaires du monde dans la pensée américaine contemporaine. Il est en poste depuis deux ans lorsque le chah d'Iran, un allié des Etats-Unis, est renversé par la Révolution islamique. De novembre 1979 à janvier 1981 (investiture de Reagan), des ressortissants américains sont retenus en otages à l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. Le tandem Carter-Brzezinski choisit la manière forte et programme l’intervention d’un commando en vue de les libérer. Brzezinski estimait qu’opter pour des sanctions pour obtenir leur libération jetterait l‘Iran dans les bras des Soviétiques. Quoi qu’il en soit, la mission est un fiasco.

Sur le Moyen-Orient, sa ligne est restée constante. Dès son entrée à la Maison Blanche en 1977, il dénonce la politique de colonisation israélienne. Il prend parti pour la création d’un Etat palestinien (démilitarisé) avec les frontières de 1967, au côté d’Israël, et Jérusalem comme capitale pour les deux Etats. En Irak, il s’oppose aux guerres des Bush, en particulier celle de 2003, à rebours de la pensée dominante. Quant à la Chine, il poursuit l’oeuvre de Kissinger en exerçant un rapprochement avec Pékin, en raison de leur compatibilité idéologique.

Globalement, le combat contre l’URSS constitua une obsessionnelle pierre angulaire chez le stratège. Il reconnût cependant quelques années plus tard s’être trop focalisé sur les pays menacés par l’expansionnisme communiste.

Penseur combatif

Zbigniew Brzezinski était inclassable : démocrate certes, mais esprit libre avant tout, comme un pied-de-nez à l’étouffoir du système totalitaire qui ruina son pays natal. Son penchant prophétique naturellement catastrophiste ne l’empêchait pas d’être doté de clairvoyance pour appréhender l’évolution des enjeux géostratégiques.

Ainsi, pour Justin Vaïsse, le modèle brzézinskien tient davantage à la façon de penser les affaires internationales plutôt qu’à un contenu spécifique. « Il n’y a pas de doctrine Brzezinski. Tout simplement parce qu’une pensée qu’il déploie sur soixante ans est difficilement réductible à une seule doctrine. Il y avait en revanche une méthode Brezinski, une méthode de pensée, de la stratégie, des affaires internationales, qui alliaient la rigueur – le fait de savoir ce dont on parle – à une exigence de réalisme – prendre le monde tel qu’il est et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit. Brezinski était un penseur du changement. Il faisait très attention, non pas comme Kissinger à la question des grands leaders, des grandes puissances, mais aux forces profondes, au rôle des opinions publiques au changement social. C’est cela, l’originalité de sa pensée. »

Justin Vaïsse, qui dirige depuis 2013 le Centre d’analyse politique et stratégique (Caps), groupe de réflexion du ministère des Affaires étrangères, s’est entretenu avec Zbigniew Brzezinski à de très nombreuses reprises. Il n’est « pas mon mentor, mais une source d’inspiration », confiait-il au Monde en 2013. Au micro de RFI, il se rappelle d’un homme « chaleureux et combatif. C’était un homme qui voulait tout le temps discuter, qui voulait tout le temps être sur le plan des arguments, de l’échange d’idées, de la joute intellectuelle et verbale. Il lui arrivait assez rarement de changer d’opinion. »

La longévité de son influence sur la marche du monde et certaines de ses initiatives notoires en a fait une cible favorite des conspirationnistes, qui voient en lui un architecte du nouvel ordre planétaire. Son soutien aux combattants islamistes afghans en 1979 est perçu comme la preuve que l’Amérique a volontairement créé les talibans et al-Qaïda ex-nihilo. Il a été également l’un des géniteurs de la Trilatérale au début des années 1970, un cercle privé et secret qui, à l’instar de la Bildelberg, rassemble chaque année de grands décideurs économiques et politiques. Un conciliabule où se déciderait, selon les tenants du complot, l’avenir de l’humanité.

Sans surprise, « Zbig » Brzezinski comptait parmi les contempteurs du nouveau président américain. L’un de ses derniers tweets : « Est-ce que l’Amérique a une politique étrangère en ce moment ? »
 

* Zbigniew Brzezinski, le stratège de l’Empire, Odile Jacob, 2016

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