Venezuela

Le sport, autre victime de la crise vénézuélienne

Le stade Cachamay, à Puerto Ordaz, au Venezuela, qui a accueilli des matchs de la Copa America 2007, une compétition qui oppose les équipes de football américaines. La crise économique a mis fin à l'âge d'or du sport vénézuélien.
Le stade Cachamay, à Puerto Ordaz, au Venezuela, qui a accueilli des matchs de la Copa America 2007, une compétition qui oppose les équipes de football américaines. La crise économique a mis fin à l'âge d'or du sport vénézuélien. AFP/Martin Bernetti
Texte par : Fabien Leboucq
11 mn

La crise politique et économique qui touche le Venezuela depuis plusieurs mois a aussi des conséquences pour les équipes sportives et les athlètes internationaux qui représentent le pays. Entre prestations décevantes, et forfaits dans des compétitions internationales à cause de problèmes logistiques, le sport vénézuélien va mal, à quelques exceptions près. Le régime chaviste avait pourtant pour objectif d’en faire un outil de sa propagande à l’étranger.

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« Ils ont détruit nos rêves et notre envie de jouer. » Sur Twitter, la volleyeuse internationale vénézuélienne Maria Jose Perez accuse. « Ils » ? Le gouvernement, les responsables de la fédération, qui n’ont pas su, pu ou voulu organiser le déplacement de l’équipe nationale de volley féminin en Australie. Les Vénézuéliennes participent au Grand Prix Mondial, qui oppose chaque année les meilleures équipes féminines de volley du monde. Pendant les poules, en première semaine, les Sud-Américaines, ont joué au Cameroun. Qualifiées pour la deuxième phase de la compétition, elles doivent se rendre en Australie.

Au Cameroun déjà, début juillet, les Vénézuéliennes ont dû acheter à leurs frais leur tenue, qui n’est pas arrivée à temps. Mais trois semaines plus tard, tout se complique. Juan José Sayago, journaliste de sport vénézuélien qui suit l’équipe raconte sur Twitter, au matin du 19 juillet : « Elles sont sorties de l’hôtel pour aller à l’aéroport de Maiquetia [proche de la capitale Caracas], où elles ont appris qu’il n’y avait pas de vol pour l’Australie. »

Bloquées au Venezuela

« Impossible » de trouver des billets à temps et d’effectuer le trajet avec les compagnies aériennes régulières, selon la présidente de la fédération vénézuélienne de volley, Judith Rodriguez, à l’AFP. En effet, depuis plusieurs années, les opérateurs du transport aérien désertent le pays pétrolifère : Air Canada et Alitalia en 2014, l’Allemande Lufthansa et la Latino-Américaine Latam en 2016, ou encore tout récemment la Colombienne Avianca.

En cause, l’impossibilité pour les compagnies aériennes d’être payées en dollars. Caracas contrôle les taux de changes, et toutes les transactions effectuées dans le pays le sont en bolivars. Pour échanger la monnaie locale contre des dollars, il faut donc passer par l’Etat. Mais depuis 2012, le Venezuela restreint les versements en dollars et dévalue sa monnaie, ce qui fait perdre gros aux aviateurs : « Le gouvernement vénézuélien doit 3,8 milliards aux compagnies aériennes », avance-t-on du côté de l’Association international du transport aérien (IATA), qui fédère lesdites compagnies.

Le 20 juillet malgré tout, les volleyeuses vénézuéliennes parviennent à quitter le pays. Le gouvernement a affrété un avion, elles sont au Brésil, et au matin, elles y croient encore : « Le plus probable est que nous arrivions juste au moment de jouer. Et avec quelles jambes allons-nous disputer le match ? Avec le cœur ! Et nous gagnerons », tweete la joueuse Maria Jose Perez.

C’est peine perdue, leur avion ne décollera jamais. Devant les difficultés pour obtenir les autorisations de décollage depuis le Brésil vers l'Afrique du Sud, selon le plan de vol prévu, le déplacement a été annulé, explique la présidente de la Fédération. L’autre option, qui consiste à transiter par les Etats-Unis, est abandonnée car plusieurs joueuses n’ont pas de visa pour ce pays, relève le journaliste présent sur place.

« Nous avons perdu les moyens de nos ambitions »

L’histoire pourrait relever de l’anecdote, si elle n’avait pas un air de déjà-vu. Le quotidien sportif espagnol As relevait au début du mois de juillet (avant que les volleyeuses ne déclarent forfait dans le Grand Prix Mondial) que les équipes nationales vénézuéliennes en étaient déjà à trois abandons en moins de trois mois : en volley masculin pour un match de la Ligue Mondiale contre l’Autriche, puis en escrime, pour les championnats panaméricains de Montréal en juin, et début juillet pour les mondiaux masculins de softball au Canada. Dans les deux premiers cas, les fédérations s’y seraient prises trop tard pour acheter les billets, alors que les joueurs de softball auraient tout simplement raté leur vol à Aruba, selon As.

Sur internet, le sociologue du sport Luis Evaristo a partagé un tableau résumant, en date du 20 juillet 2017, les échecs et ratés successifs (hors raisons sportives) des équipes internationales vénézuéliennes dans plusieurs disciplines, depuis le début du mois de juin. Contacté, il explique que « ce qu’il se passe avec le sport vénézuélien, c’est le reflet de la situation au niveau politique, économique et sociale. »

Le sociologue spécialiste du sport Luis Evaristo a recensé les derniers ratés des sélections nationales vénézuéliennes.
Le sociologue spécialiste du sport Luis Evaristo a recensé les derniers ratés des sélections nationales vénézuéliennes. Luis Evaristo

« La génération dorée, comme on appelle ces jeunes athlètes vénézuéliens, s’est développée grâce à l’argent du pétrole », poursuit le sociologue. Dans les années 2000, l’économie vénézuélienne est florissante, et la rente pétrolière est investie, entre autres, dans le sport. « A cette époque, le Venezuela a participé à sa première Copa America [une compétition de football entre équipes américaines], et le pays accueille de nombreux événements internationaux », raconte Luis Evaristo.

« Mais quand les prix du pétrole ont commencé à chuter, le sport et les fédérations ont pris un coup. Le Venezuela s’était engagé dans beaucoup de compétitions pour faire de la propagande, et donner l’impression qu’il était un pays normal. Sauf qu’avec la chute des prix du pétrole, nous avons perdu les moyens de nos ambitions », analyse le sociologue vénézuélien.

« Il y a des athlètes qui ont tout à perdre à s’exprimer publiquement »

Les sportifs ne souffrent pas tous de la crise de la même manière. Le baseball, sport préféré des Vénézuéliens fait « toujours rêver les jeunes, qui veulent aller jouer aux Etats-Unis », explique l’anthropologue Paula Vasquez Lezama. « C’est notre sport roi », confirme Luis Evaristo. De même selon le sociologue, les autres sports « prioritaires » et très médiatisés que sont le football et le basketball se portent plutôt bien.

Les meilleurs joueurs de ces disciplines évoluent à l’étranger. De là, plus facile de prendre position et de critiquer le gouvernement vénézuélien, notamment les violentes répressions des manifestations de ces derniers mois. La star du baseball à la retraite Luis Aparicio a par exemple refusé, au début du mois de juillet, de se rendre à une cérémonie en son hommage, organisée par la Ligue états-unienne de baseball, la MLB : « Merci […] mais je ne peux pas faire la fête alors que des jeunes de mon pays meurent en luttant pour des idéaux de liberté », a-t-il tweeté.

Même état d’esprit du côté des footballeurs vénézuéliens, dont le sport est en pleine explosion dans le pays sud-américain. Juan Arango, milieu de terrain et ancien capitaine de la sélection nationale n’a pas hésité, en juin, sur le réseau social Instagram, à s’en prendre directement au président Nicolas Maduro, qu’il qualifie d’ « assassin ». Idem pour Salomon Rondon, attaquant du club anglais de West Bronwich Albion, qui a tweeté en juin également une vidéo des répressions policières contre les manifestants dans son pays : « Que tout le monde voie la réalité crue de notre pays. Nous ne pouvons pas fermer les yeux, il faut que ça se termine MAINTENANT »

« Il y a des sportifs qui peuvent se permettre, au vu de leur carrière, de dire ouvertement qu’ils sont contre le gouvernement. Ils n’ont pas à craindre les conséquences, parce qu’ils n’ont pas besoin du soutien de l’Etat vénézuélien. », explique Luis Evaristo. Mais dans un pays qui souffre de pénuries et dont la population subit le rationnement, où le gouvernement n’hésite pas à confisquer les passeports des opposants, « il y a des athlètes qui ont tout à perdre à s’exprimer publiquement. »

« Une honte mondiale »

Alors beaucoup ne disent rien, ou restent prudents. Comme le nageur olympique Erwin Maldonado qui avait dû vendre sa voiture pour pouvoir s’entraîner en Equateur et participer aux Jeux olympiques de Rio de 2016. Après avoir terminé avant-dernier de son épreuve, il osait : « J’ai été comme une brebis galeuse, je n’étais pas une priorité. J’ai dû vendre ma voiture pour me préparer. […] Je suis sûr que si le président était au courant de comment les choses se passe, il en appellerait plus d’un pour demander des comptes. »

Certains sportifs font le choix de l’expatriation, comme la sauteuse Yulimar Rojas, médaille d’argent au triple saut à Rio. A l’instar de beaucoup d’athlètes vénézuéliens elle est entrainée par un Cubain, et en Europe, précise Luis Evariso : « Ce que ne dit pas le gouvernement, c’est que les membres les plus prometteurs de la "génération dorée" évoluent dans d’autres pays. » D’autres sportives profitent de leur double nationalité, comme la numéro 4 du tennis féminin mondial, Garbine Muguruza, née au Venezuela, mais qui joue sous les couleurs espagnoles.

« Les sportifs de haut niveau que je connais sont indignés par la situation, explique l’anthropologue Paula Vasquez Lezaman. Nous avons de bons athlètes mais pas de moyens, nous sommes dans un pays qui s’écroule. » Un épisode, très médiatisé, reste particulièrement révélateur de la déliquescence du sport de haut niveau vénézuélien. En février, aux championnats du monde de ski nordique en Finlande, le jeune Adrian Solano se ridiculise, et chute plusieurs fois devant les caméras. « Je peux vous dire que ça a été une honte mondiale pour nous, se souvient Paula Vasquez Lezaman. Il ne savait pas skier, mais je suppose qu'il connaissait les bonnes personnes, donc il a obtenu les devises, le passeport, l’équipement, qui valent une fortune… Pourquoi lui a été soutenu et pas les autres, qui ont un très bon niveau dans d’autres disciplines ? »

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