Poésie

Walt Whitman, le barde bicentenaire de l'Amérique

Walt Whitman en 1887.
Walt Whitman en 1887. Adam Cuerden

A la fois Victor Hugo et Baudelaire de la littérature américaine, Walt Whitman occupe une place majeure dans la conscience collective des Etats-Unis. Il est connu pour son recueil poétique « Feuilles d’herbe » (1) paru en 1855 et qui a été inlassablement enrichi par le poète tout au long d’une longue vie consacrée à l’écriture. Le bicentenaire de Walt Whitman est un grand moment de redécouverte de l'œuvre du poète.

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«  Je suis vaste : je porte en moi des multitudes », chantait Walt Whitman dont les Etats-Unis célèbrent cette année le bicentenaire de la naissance. Considéré comme le plus grand poète lyrique américain, Whitman est né le 31 mai 1819. Pour marquer cet anniversaire, les autorités municipales de New York, la ville natale du poète, ont organisé, du 27 mai au 1er juin 2019, une semaine de rencontres, colloques, spectacles et visites, mettant en lumière les différents aspects de la vie et l’œuvre du barde. Chantre des heurs et malheurs de la démocratie américaine, Whitman est aussi un poète universel, comme l’intitulé de la brochure présentant les événements du bicentenaire du poète le reconnaît : «  International Whitman Week ».

Le célèbre volume de poésies de Whitman, Feuilles d’herbe, qui fut l’œuvre de toute une vie, a influencé des poètes du monde entier par son souffle épique et sa célébration de l’humain tout court, au-delà de cette Amérique du XIXe siècle où Whitman a vécu. Cette œuvre fait de son auteur un icône incontournable des lettres mondiales. Un icône dont les avants-garde sont particulièrement friands car en tant que « père du vers libre », il a arraché la poésie des stéréotypes de la prosodie traditionnelle. A ce titre, il incarne la modernité poétique dont se réclament les plus grands poètes américains et étrangers.

Naissance du poète

Rien ne destinait cet autodidacte aux origines humbles à devenir ce grand poète puissant et passionné dont les paroles résonnent aujourd’hui, au-delà de son époque et de sa géographie natale. Walt Whitman est né dans le petit hameau de West Hills au coeur de Long Island dont le paysage bercé par l’océan a longtemps hanté le poète. Sa famille dut quitter le village lorsque le futur poète avait tout juste sept ans. Elle alla s’installer à Brooklyn où le père Whitman retrouva du travail en tant que charpentier, alors que dans son village, celui-ci peinait à nourrir sa grande famille.

Deuxième d’une fratrie de neuf enfants, le jeune Walt dut interrompre ses études à 13 ans pour aller travailler. Il fut tour à tour saute-ruisseau, apprenti typographe, maître d’écoles, puis journaliste, tout en s’attachant parallèlement à combler ses lacunes intellectuelles grâce à ses lectures.

On raconte que c’est en tentant d’apprendre le métier de typographe qu’il est tombé amoureux de mots et des lettres. Il se révéla être un lecteur vorace, passant son temps libre à lire et relire les classiques qu’il n’avait pas eu l’opportunité d’étudier. Ses lectures allaient de Walter Scott à Carlyle, en passant par Homère, Dante, Shakespeare et l’essayiste Emerson son contemporain. La légende veut que ce fût la lecture d’un article d’Emerson appelant à l’émergence de nouvelles voix pour renouveler la poésie américaine qui décida le jeune Whitman à se lancer corps et âme dans l’arène poétique.

«  Feuilles d’herbe  »

Deuxième édition (1860-61) du recueil de poèmes Leaves of Grass de Walt Whiman, précurseur de la poésie moderne américaine.
Deuxième édition (1860-61) du recueil de poèmes Leaves of Grass de Walt Whiman, précurseur de la poésie moderne américaine. Wikimedia Commons/Thayer and Eldridge

Le barde a trente-six ans quand il publie en 1855 Feuilles d’herbe à compte d’auteur. Le volume compte douze poèmes et une longue préface. Les poèmes sont de longues rhapsodies qui, sur de rythmes personnels, chantent la quête de soi du poète, comme le suggère le titre du plus long poème de la collection : « Chant de moi-même »  («  Song of Myself  »). La préface, elle, s’ouvre sur l’affirmation «  Les Américains ont sans doute la nature la plus poétique jamais vue au monde dans aucune nation à aucun âge ».

Le poète s’identifie à son pays et à travers lui-même c’est l’Amérique qu’il célèbre, exaltant la nation, ses hommes et femmes, son industrie moderne, sa démocratie. Des thèmes qui ne sont pas considérés comme étant dignes de la grande poésie. On est en effet à mille lieux de la poésie classique des générations précédentes qui privilégiaient des histoires d’amour, les guerres ou les hauts faits des personnages mythiques.

Le recueil embarrasse, déroute, rebute car, s’inscrivant dans la mouvance des artistes romantiques, le poète a fait le choix d’arracher la poésie de sa tour d’ivoire du formalisme dans laquelle elle a été trop longtemps enfermée. La poésie de Whitman qui puise son inspiration dans le corps, le désir sexuel ou dans le moi « haïssable » sous tous les cieux, ressemble trop à la vie, avec ses contradictions, ses horreurs, ses joies et ses incertitudes, qui ne sont guère dignes du sublime que l’on attend de la poésie. De surcroît, l’emploi du vers libre révolutionnant le langage poétique, n’arrange pas l’affaire de Whitman.

Une violence critique inouïe s’abat alors sur le poète. Il est attaqué, traîné dans la boue pour avoir osé célébrer le désir, le «  corps électrique », et ses tendances homosexuelles. Seul son mentor, le poète-philosophe Emerson le soutient : « Je vous salue au commencement d’une grande carrière […]. Je considère votre livre comme le plus extraordinaire ouvrage que l’Amérique ait jamais encore produit. » C’est l’éloge de son ami, l’homme de lettres américain le plus célèbre de l’époque, doublé de sa confiance dans ses propres instincts de poète rebelle et novateur, qui poussera Whitman à améliorer inlassablement son recueil et à l’enrichir de nouveaux poèmes. La dernière édition aménagée par le poète date de deux mois avant sa mort en 1892. C’était la neuvième édition et elle comptait 383 poèmes, soit augmentée de 361 textes par rapport à la toute première version.

Place du poète dans la cité

La réception des Feuilles d’herbe a évolué progressivement du vivant de Walt Whitman. Les dernières versions du recueil ont même fini par rapporter un peu d’argent au poète, lui permettant de construire sa propre maison à Camden, dans le New Jersey, où il a longtemps vécu chez son frère. Entre-temps son corpus bibliographique s’est étoffé avec la publication de ses ouvrages en prose, dont les plus connus sont Democratic Vistas (1870) et Specimen Days (1882). Alors que le premier est un traité sur la démocratie américaine et sur la place du poète dans la cité, le second est un livre de souvenirs et d’impressions.

Walt Whitman n’a pas écrit de mémoires. Pour les admirateurs du poète, ses véritables mémoires sont les Feuilles d’herbe, dont les neuf éditions constituent les différentes étapes dans la vie du barde. Le volume propose une synthèse de la vie et de l’époque du poète, avec ses mutations, ses turbulences et ses guerres. Nulle part cette dimension du témoignage n’apparaît plus clairement que dans la section intitulée «  Roulements de tambour  » (« Drum Taps ») que Whitman a ajoutée lors de la quatrième édition du volume (1867), après avoir soigné les jeunes soldats blessés dans les hôpitaux de Washington pendant la guerre civile. Cette section compte le célèbre « When Lilacs Last in the Dooryard Bloom’d », grande élégie consacrée à Abraham Lincoln, le président-martyr.

Toutefois, malgré ses gages de patriotisme sincère, lesEtats-Unis institutionnels n’ont pas reconnu du vivant du poète la valeur de sa poésie, ni lui ont rendu l’hommage qu’il méritait, car l’audace, la franchise qui caractérisent son œuvre dérangeaient et choquaient la société américaine puritaine.

Walt Whitman ne connaîtra pas la célébrité de son contemporain et poète Longfellow. Qui se souvient de Longfellow encore aujourd’hui ?

(1) Walt Whitman, Feuilles d’herbe, NRF, Poésie/Gallimard, 785 pages, 14,30 euros.

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