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Cinéma / Colombie

Panorama du cinéma colombien: François Fleury, «l'appel de la forêt»

http://www.francoisfleury.com
11 mn

Invité par la bande de cinéphiles du Chien qui aboie, dans le cadre du Panorama du cinéma colombien qui se termine ce mardi 15 octobre, à Paris, François Fleury, photographe désormais cinéaste est venu présenter son premier film tourné dans le Vaupès, dans la partie colombienne de la forêt amazonienne. Une nouvelle aventure à la fois intérieure et esthétique dans un parcours qui l'a déjà mené bien loin des frontières hexagonales.

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Un chamane assis sur une branche dessine dans l'air de drôles de signes, des silhouettes d'arbres dansent sur le miroir de l'eau... Il faut se laisser prendre par la main et s'immerger dans la magie du récit. Waimaha (littéralement « le peuple poisson ») est un conte tissé à partir de légendes indiennes qui met en scène le mystère de l'eau, de la forêt et de ses habitants. François Fleury a lui-même été happé par les esprits de la forêt - il parle de « transe » - et de ses peuples, et a commencé, à leur contact, un collectage des légendes de ce territoire si particulier.

De Fordlandia aux Waimaha

François Fleury est - si l'on peut dire - le seul « indigène » des réalisateurs invités pour le Panorama du cinéma colombien. Né à Landerneau (« c'est bien loin »), il avait effectué un premier voyage au Brésil en 2014 avec en tête l'idée de travailler sur Fordlândia, « ville dans la forêt amazonienne au Brésil » née de la volonté de l'Américain Henry Ford de créer ex nihilo une cité, dans les années 1920, au plus près des plantations d'arbres à caoutchouc. Une activité en plein essor liée à l'industrie automobile. L'homme d'affaires veut infuser le fordisme dans l'urbanisme (des quartiers spécifiques en fonction des qualifications, contremaîtres et ouvriers séparés), raconte François Fleury, et planter le tout au milieu de la jungle. Le photographe se documente ; l'histoire l'intrigue d'autant qu'elle est l'« un des rares moments où le capitalisme, confronté à la jungle, a échoué », nous explique-t-il. De fil en aiguille, il s'intéresse aux communautés indiennes, à leur rapport fusionnel à la nature, à la forêt (qu'en Europe on repousse), et tire le fil qui le mènera aux Waimaha. Une quête nourrie aussi de la lecture de travaux d'ethnologues et voyageurs.

Il fait d'abord un premier repérage avec des anthropologues dans la partie brésilienne de la forêt. Premiers contacts avec le peuple Cubeo, filmé notamment par le réalisateur colombien Ciro Guerra. Une « culture décimée, qui n'avait plus de rituels, plus de chamanes » ; il lui faut aller plus loin. Un des scientifiques lui signale l'existence d'un groupe reculé qui a préservé sa culture, les Waimaha. « Un isolement volontaire, précise François Fleury. Pour échapper aux pressions extérieures, que ce soit des conquistadores pour commencer, puis des seringueiros, puis des évangélistes, puis des narcos... ils sont allés de plus en plus loin dans la forêt ». La présence des FARC - puisque nous sommes désormais côté colombien - a aussi écarté tout développement du tourisme.

https://www.panoramaducinemacolombien.com/waimaha

Cet isolement a permis à ce peuple de préserver leur culture, même de la conforter. Ces Indiens disposent d'un savoir, véritable « patrimoine de l'humanité », et ils ont une parfaite conscience de son importance et le  défendent. François Fleury salue aussi au passage le travail de l'ONG Gaïa qui a accompagné ces Indiens dans leur quête d'autonomie. « Ma position est un peu paradoxale, parce qu'il faut les laisser tranquilles, reconnaît le photographe, mais savoir que ces gens-là existent peut aussi aider à les protéger dans les moments où ils seront peut-être un jour attaqués ». Pour l'instant, ils sont en paix, mais ce sont des écosystèmes humains et naturels fragiles. Le changement climatique, par exemple, menace ces groupes en raison de la raréfaction des espèces dont ils se nourrissent.

Jeux de langue

El Panorama del cine colombiano se lleva a cano en París, del 9 al 15 octubre.
El Panorama del cine colombiano se lleva a cano en París, del 9 al 15 octubre. DP

L'organisation sociale ou plutôt linguistique intéresse le photographe. Les Waimaha sont composés de sous-groupes linguistiques et l'Indien se définit en fonction de la langue qu'il parle, langue qui elle-même définit son groupe. L'organisation sociale fait aussi que l'on doit toujours épouser quelqu'un d'une autre langue. Un fils hérite de la langue du père et une fille de la langue de la mère... Il y a plus de trente langues parlées dans cette zone. « Claude Levi-Strauss avait déclaré qu'il ne voulait pas y aller parce que c'était trop compliqué, il y avait trop de langues ! Il avait dit : "Je laisse ça aux prochaines générations !" », rit-il. Ces Indiens jouent beaucoup avec la langue et « quinze fois par jour, se lancent dans des sortes de joutes verbales », qui peuvent ressembler un peu à nos chants et contre-chants. Tout commence par un pet. Celui qui relève le gant doit se raccrocher au poème avec un mot qui rime avec le précédent. Une pratique poétique gaie qui plus est parce qu'ils s'amusent beaucoup ce faisant. « Je ne parle pas leurs langues, juste deux ou trois mots, mais j'avais le sentiment de voir naître une langue » à la faveur de ces jeux poétiques. Des Indiens polyglottes puisqu'ils parlent tous, outre leurs langues traditionnelles, l'espagnol. Certains parlent dix-sept langues, s'extasie François Fleury. « Un des points communs avec l'Afrique, tous polyglottes ! »

Tout a commencé à Kaboul

L'Afrique, François Fleury y a aussi promené son appareil photo, mais tout a commencé par l'Afghanistan. « J'ai été formé aux Beaux-Arts et juste après mon diplôme [en 2003, NDLR], j'ai eu un appel de Kaboul pour un travail en Afghanistan pour l'ONG Aïna, spécialisée dans les médias et la culture ». Il s'agissait alors de réparer ce que la guerre, qui venait de se terminer, avait détruit : la culture. « Pendant cette année là-bas, j'ai eu la chance de pouvoir voyager, souvent en faisant du stop sur des kamazes (des camions hérités de l'occupation soviétique NDLR), profitant de toutes les occasions pour prendre des photos »... Ce qui serait impossible à faire aujourd'hui, selon lui. Il découvre aussi les « photos-studios qui existaient encore alors dans tous les bazars d'Afghanistan, à Kaboul, Kandahar, Jalalabad » et monte une collection de portraits. Sur ces portraits, aux fonds peints, les gens posaient. « Les photographies étaient peintes ensuite et cela établissait un rapport avec la miniature perse », selon François Fleury, qui souligne le paradoxe : certaines photos ont été prises sous le régime taliban. Or, il était interdit de posséder des photos et a fortiori d'en prendre, si ce n'est pour l'administration. Mais dans « l'intimité du studio », les gens se lâchaient un peu. « J'aimerais bien faire un livre de ces archives photographiques », confie-t-il. Un pays sur lequel il garde un oeil même si, en raison de l'instabilité et des dangers, tous ses amis sont partis. « J'ai laissé un peu de mon cœur là-bas », reconnaît-il...

Puis ce sera l'Afrique... sur les traces de Joseph Conrad. Au cœur des ténèbres a été son livre de chevet, mais il a une autre piste à explorer aussi : celle du coltan. Nous sommes en 2006 et l'Union européenne vient d'interdire le mercure dans les circuits électroniques. « Tout à coup le coltan, que l'on jetait, est devenu une nouvelle denrée », et on commence à parler de l'exploitation de ce minerai et de la violence de cette exploitation en Afrique. « J'ai eu envie de croiser ces deux choses-là » : les ténèbres de Conrad et celles de l'exploitation dans les mines d'Afrique équatoriale et plus largement l'exploitation politique et économique dans les pays d'Afrique centrale. « Je n'avais jamais mis les pieds en Afrique de ma vie alors je me suis dit : débarquer au Congo alors que tu n'y connais personne, ça va être compliqué... J'ai vu sur la carte que l'Ouganda était juste à côté et, renseignements pris, j'ai découvert que c'était peut-être un bon point de départ. J'y suis parti sept mois. » Il travaille aux côtés des Karamajongs, peuple d'éleveurs  dans l'est de l'Ouganda jusqu'au moment où une porte s'entrouvre en RDC, via des ONG.

François Fleury saisit l'occasion et part au Nord-Kivu et en Ituri. Il se renseigne, fouille et cherche des pistes et finit par se poser dans une « no-go zone » : une ancienne mine d'or autrefois tenue par les Belges. Des centaines de personnes y travaillent, « déplaçant réellement des montagnes »... « J'avais l'impression d'être dans la niche du diable dans cet endroit... c'est très violent ». Il tient en se limitant à de brèves incursions sur le site, et grâce aussi « à un fixeur formidable qui savait détendre l'atmosphère, faire la bonne blague au bon moment. Sans lui, ça n'aurait pas été possible... » Il ramène de ces deux mois en RDC un projet d'exposition de photos, Curse of Gold, « jamais exposé », nous dit-il.

L'appel de la forêt

Il y a eu d'autres sujets d'exploration et des expositions. Madrid, Paris, Barcelone... Des prix aussi. Pour monter un projet, préparer une exposition, partir en repérage, il faut réunir des fonds, chercher des financements... Ainsi au Brésil, il était parti avec un Zoom pour la prise de son et un appareil photo Leica numérique, « pas du tout adapté pour faire un film », et c'est tout. Mais, ajoute-t-il, « plus il y a de contraintes matérielles plus le rendu est radical, plus il y a une sorte de clarté dans ce que l'on veut dire ». Son matériel l'oblige à privilégier les plans fixes, ce qui dans son film met en valeur par exemple la magie de ces plans d'eau qui dédoublent les images et les paysages. « La magie infuse le plan sans que l'on ai rien à faire, en laissant juste aux choses le temps d'apparaître », explique-t-il. Comme un processus de révélation photographique en fait.

La communication, ce n'est pas son fort, il le reconnaît. Il se débarrasse volontiers du micro qui lui est tendu. Or, c'est un passage obligé pour financer des projets. Et François Fleury repartira en Amazonie. Outre le documentaire présenté au Panorama et des photos déjà exposées, de nouveaux projets l'attendent là-bas avec eux.

Car Waimaha est un film qui a d'abord et surtout été fait pour les Indiens. Et d'ailleurs, grâce à un riche Chinois rencontré aux États-Unis, une de ces rencontres qu'offrent les bons génies, François Fleury a pu leur montrer « leur »  film. « Il y a eu un moment émouvant où j'ai pu montrer le film dans la communauté de l'un des chamanes que l'on voit dans le film, mais qui était décédé... On entendait sa voix dans la maloca, la hutte sacrée... Je ne voulais pas faire ces images et ne jamais revenir ».

L'appel de la forêt se fera encore entendre.

Festival Panorama du cinéma colombien, octobre 2019: les festivals sont aussi l'occasion de rencontres entre cinéastes. François Fleury est le 3e à gauche.
Festival Panorama du cinéma colombien, octobre 2019: les festivals sont aussi l'occasion de rencontres entre cinéastes. François Fleury est le 3e à gauche. ©Sebastian Coral

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