Féminicides au Mexique: «97% de ces crimes ne sont jamais éclaircis»

Des femmes manifestent contre les féminicides devant le Palácio Nacional à Mexico, le 18 mai 2022.
Des femmes manifestent contre les féminicides devant le Palácio Nacional à Mexico, le 18 mai 2022. © EDGARD GARRIDO/REUTERS

Au Mexique, onze femmes sont tuées chaque jour et l’État ne fait rien pour lutter contre la situation, dénoncent les ONG. Amnesty International parle ainsi d’autorités qui « violent les droits des femmes avec des enquêtes insuffisantes ». Des enquêtes qui, pour l’écrasante majorité, n’aboutissent à aucune condamnation. Soledad Jarquín, journaliste mexicaine dont la fille a été tuée il y a quatre ans, tente d’obtenir justice.

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RFI : Pourquoi y a-t-il autant de féminicides au Mexique ?

Soledad Jarquín : Fondamentalement, c’est pour des raisons de genre, les femmes sont moins considérées, mal considérées à cause de ce machisme exacerbé, cette attitude de supériorité des hommes. Cela se voit aussi dans la manière dont elles sont traitées après avoir été tuées, beaucoup de corps sont abandonnés sur des tas d’ordures, ou dans la rue, au su et vu de tous, cela en dit long sur le message envoyé. Plus de 40% des femmes assassinées le sont dans leur maison, par leur conjoint, ou ex-conjoint ou leur petit ami, à peu près autant sont tuées dans la rue, avec des armes et par des personnes en lien avec le crime organisé.

Vous dites qu’il y a un problème avec la justice concernant ces crimes ?

Oui, 97% de ces crimes ne sont jamais éclaircis parce que dans les institutions se reproduit ce qui se passe dans la vie quotidienne. Nous avons d’excellentes lois, nos fonctionnaires sont censés être formés à ces situations, mais la réalité est tout autre, non seulement ils ne prennent pas en compte le genre des victimes lorsqu’ils enquêtent, mais très souvent, ils n’enquêtent pas. Du coup, les meurtriers ne font jamais face à la justice, et quand ça arrive, les juges, les magistrats et jusqu’au ministre les protègent. À Oaxaca, je connais deux femmes qui attendent depuis 9 et 10 ans que justice soit faite pour leurs filles.

Et ceux qui dénoncent cette situation, ces meurtres, font l’objet de menaces...

C’est très fréquent. Dans mon cas, j’ai reçu des menaces de mort, je ne sais pas de qui. Les menaces peuvent venir même des policiers eux-mêmes, parce qu’ils ont été achetés par les tueurs. C’est la réalité. Parfois, c’est le procureur lui-même, comme cela m’est arrivé, il était tellement furieux qu’il a fini par me menacer, me harceler, me mettant en danger physiquement plus d’une fois.

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Pour lutter contre ça, vous avez créé un tribunal citoyen pour les femmes victimes de féminicides...

Devant l’inaction, le manque de réponse des autorités, plusieurs organisations ont décidé d’imiter le fonctionnement d’un tribunal. Cinq expertes renommées y ont participé, nous l’avons fait dans la rue, des gens sont venus écouter, tant et si bien que deux femmes supplémentaires sont venues présenter leur cas devant ce tribunal citoyen, parce qu’il ne nous reste que ça. Nous ne l’avons fait qu’une fois, mais nous allons peut-être le refaire parce que certaines personnes le demandent.

De cette opération est sortie une résolution de vingt pages où les juges ont dit pour chaque cas quel droit avait été violé et qui il faut punir. Nous l’avons envoyé le soir même au procureur, s’il en avait tenu compte, au moins cinq des six cas seraient résolus aujourd’hui, mais il n’a rien fait. Nous voulons avoir une réponse sur ces cas avant de continuer avec d’autres. Mais si rien n’aboutit, avoir montré les déficiences de l’État, des gens qui n’ont pas fait leurs devoirs, ça aura été suffisant.

Est-ce que ces féminicides, c'est quelque chose dont les Mexicains parlent entre eux ?

À chaque fois qu’une femme est assassinée, les gens disent « une femme de plus a été assassinée », du coup, à chaque fois, une femme de plus continue d’être assassinée. Les gens l’intègrent, comme quelque chose de naturel, de normal, mais c’est aussi une responsabilité des institutions, elles doivent faire en sorte que les citoyens comprennent que pas un seul crime ne doit être toléré, et elles ne le font pas. Elles ne font pas de prévention et ne punissent pas, donc la population ne réalise pas la situation alors que tant de femmes sont tuées chaque jour. Au Mexique, les institutions de défense des droits des femmes ont été créées en 2000 avec le président [Vicente] Fox. Et depuis, en 22 ans, il n’y a pas eu une seule campagne de prévention contre la violence.

Est-ce qu’aujourd’hui les jeunes s’engagent sur ces questions ?

Oui, il y a une vingtaine d’années, les féministes se plaignaient qu’il n’y avait plus de jeunes dans le mouvement. Mais soudain, les féminicides et le thème de l’avortement avec la ola verde, [la vague verte, en français, ndlr], les a fait descendre dans les rues à nouveau. Et aujourd’hui, elles sont au premier rang des manifestations, et elles affrontent la police qui les met en prison, qui les frappe, mais elles disent : « je m’en moque ». Cette marche du 8 mars 2019 a été emblématique, elles ont causé une immense polémique, tous les journaux en ont fait leur Une, et depuis, chaque fois que les femmes descendent dans la rue, c’est en première page.

Et les jeunes hommes ?

Je ne suis pas certaine qu’ils s’associent au mouvement, mais beaucoup changent. C’est un processus lent. Ces jeunes hommes changent parce que la violence les tue aussi, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons. Ils se rendent compte que s’ils font le choix de la violence, elle les tue.

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