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De Venise au delta du Danube (22/25)

Les Tatars de Crimée de retour sur leur terre

Le terrain de sport de l'école d'Ana Iourt.
Le terrain de sport de l'école d'Ana Iourt. Laurent Geslin

Les Tatars de Crimée, déportés en Asie centrale par Staline, sont revenus dans leur pays depuis la fin des années 1980. Ce retour a été « toléré » par les autorités ukrainiennes, mais les Tatars sont réduits à l’état de squatters sur leurs terres ancestrales.

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Quelque 250 000 Tatars vivent à nouveau en Crimée, où ils représentent un peu plus de 10% de la population de cette république autonome, rattachée à l’Ukraine. Le 18 mai 1944, alors que la plupart des hommes étaient au front, la police a cerné tous les villages de la région. En quelques heures, l’ensemble de la communauté a été déporté vers l’Ouzbékistan. Les femmes, les enfants, les vieillards ont été rassemblés dans des trains, après n’avoir eu que quelques minutes pour emporter de minces bagages. Au total, selon les chiffres officiels, 32 000 hommes du NKVD furent mobilisés pour l’occasion, 193 865 Tatars furent déportés, dont 151 136 vers l’Ouzbékistan, les autres vers différentes régions reculées de Russie. Plus de la moitié des Tatars déportés moururent de faim ou de maladie durant le trajet ou immédiatement après leur installation. En tatar, cette tragédie est connue sous le nom de « Sürgün », l’exil... En 1967, un décret du Soviet suprême a officiellement réhabilité les Tatars, les lavant de l’accusation collective de « collaboration » avec l’occupant nazi. Cependant, ils ne purent commencer à revenir sur leurs terres qu’avec la fin de l’Union soviétique.

 
Eldar, la quarantaine, est né en Ouzbékistan, dans la vallée de Ferghana. Il est revenu en Crimée en 1991. Il possède un petit cabinet de géomètre et appartient à l’élite sociale de la communauté : plus exactement, il fait partie des quelque 10% de Tatars qui ont un emploi.

Pour gagner son village d’Ana Iourt, il faut traverser les banlieues de Simféropol, puis emprunter une route de terre. 246 familles vivent dans ce village créé en 1993 sur un plateau pelé. Les derniers arrivés n’ont ni eau ni électricité, car seules les premières lignes de maisons disposent des infrastructures de base. Eldar présente le site de l’école : un terrain vague entouré d’une vague barrière. Il montre le terrain de sport : un terrain vague avec un panier de basket. « Le gouvernement nous a permis de nous installer ici, car ces terres n’appartenaient à personne, mais ensuite, il fait comme si nous n’existions pas. Nous sommes des citoyens de seconde zone : nous payons nos impôts, mais nous n’avons droit à rien. Nos villages sont privés des services publics les plus élémentaires. Chaque matin, nous enfants doivent faire cinq kilomètres pour aller à l’école ».

La famille de Server Iliazov possède une belle maison, qui dispose de l’eau et de l’électricité. Server était ingénieur en Ouzbékistan, mais en Crimée, il n’a pas d’emploi. La famille survit en tenant un petit magasin, et en comptant sur le travail du frère de Server, pilote d’hélicoptère, qui a pu trouver du travail auprès d’une compagnie privée canadienne.
 

Fahri Sherfedinov et sa femme.
Fahri Sherfedinov et sa femme. L.Geslin/RFI

Trois générations cohabitent : deux garçons d’une quinzaine d’années, les parents et les grands-parents maternels. Le vieux Fahri Sherfedinov est né en 1935. Il se souvient de la déportation : « nous avons eu 15 minutes pour faire nos bagages. Mon père était au front, il est mort en Allemagne ». Sa femme évoque la vie difficile des déportés en Ouzbékistan : « nous travaillions au Kolkhoze, mais nous vivions dans des sortes de camps, il fallait sans cesse pointer à la police ». « À l’école, poursuit sa fille, la déportation n’était jamais évoquée, mais nous étions souvent montrés du doigt comme des collaborateurs ».

« Autrefois, explique le grand-père, notre famille était riche, mais nous avons perdu nos terres lors de la collectivisation, puis nous avons été déportés »… Peu à peu, pourtant, la génération née en déportation a pu s’intégrer, faire des études, trouver du travail hors des kolkhozes. En revenant en Crimée, les Tatars ont, à nouveau, tout perdu. « En Crimée, nous n’avons aucun droit à faire valoir. Après la chute du communisme, nos terres et nos maisons ont été données aux Russes qui y ont vécu depuis 1944. Nous n’avions pu emporter aucun titre de propriété lors de l’exil », explique Fahri Sherfedinov. « Bien sûr, nous avons des droits sur les terres des kolkhozes d’Ouzbékistan où nous avons travaillé, mais là-bas, la terre et les maisons ne valent rien ».

Le « peuple autochtone » de Crimée a été réduit à l’état de squatters sur ses propres terres. Une question brûle les lèvres : « ne regrettez-vous pas d’être revenus en Crimée ? » - « Non, s’exclame la femme de Server. Nous avons grandi dans l’idée que reviendrions un jour en Crimée, et nous sommes heureux que nos enfants aient pu naître sur la terre de nos ancêtres ».

Le lycée 42 est le seul de Simféropol qui dispense un enseignement en langue tatar. En Ukraine, et particulièrement en Crimée, il existe deux types d’établissements scolaires publics : en russe et en ukrainien. Le lycée tatar de Simféropol est un lycée « ukrainien », car c’est dans cette langue que sont donnés la majorité des cours, mais il assure aussi des cours de langue et culture tatar. Le directeur, Nariman Akhmedov, est fier de son établissement, créé grâce à la mobilisation des parents. L’établissement accueille 700 élèves, dont 8% ne sont pas Tatars. Dans toute la Crimée, il n’y a que sept établissements qui dispensent un enseignement en langue tatar. « Nous nous réjouissons de la présence d’élèves non-tatars, explique Nariman Akhmedov. Pour que la Crimée devienne vraiment une société démocratique et multiethnique, il faudrait que les élèves de toutes les nationalités apprennent les trois langues de la région, l’ukrainien, le russe et le tatar. Ce serait la seule manière de lutter contre les préjugés. Beaucoup de Russes de Crimée nous considèrent toujours comme des collaborateurs ou des descendants de collaborateurs ».
 

Refat Chebanov est le vice-président du Mejlis, l’instance exécutive du Qurultay, la grande assemblée des Tatars. Tous les cinq ans, les Tatars élisent 200 membres de cette instance, où siègent également 50 membres de droit. Les 250 membres du Qurultay désignent ensuite les 33 membres du Mejlis. Il existe aussi des Mejlis locaux dans toutes les communes où vivent des Tatars. Les nationalistes ukrainiens et russes accusent fréquemment le Mejlis de représenter un « gouvernement parallèle ». « Nos élections sont parfaitement démocratiques et les autorités, tant nationales que locales, consultent toujours le Mejlis central ou les Mejlis locaux dès que se pose un problème concernant la communauté tatar », explique notre interlocuteur… « Nous ne sommes que 10% en Crimée, aussi personne ne rêve de sécession, d’indépendance de la Crimée. En réalité, la reconnaissance de nos droits collectifs et individuels est le véritable test démocratique pour l’Ukraine ».

De Venise au delta du Danube
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