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Le Japon proteste contre la visite de Dmitri Medvedev dans les îles Kouriles

Le président russe, Dmitri Medvedev, lors de sa visite à Kunachir, l'une des îles Kouriles revendiquées par le Japon, le 1er novembre 2010.
Le président russe, Dmitri Medvedev, lors de sa visite à Kunachir, l'une des îles Kouriles revendiquées par le Japon, le 1er novembre 2010. Getty Images

La tension monte entre la Russie et le Japon, suite de la visite controversée du président russe Dmitri Medvedev sur une île contestée de l’archipel des Kouriles. Le président russe passe outre les manifestations d’humeur du Japon et projette de visiter d’autres îles de l’archipel. Le Japon rappelle son ambassadeur à Moscou pour marquer sa désapprobation.

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Le ministre japonais des Affaires étrangères, Seiji Maehara, a décidé de rappeler temporairement l’ambassadeur en Russie, Masaharu Kono, afin de le consulter à propos de la visite de quatre heures du président russe sur l’île de Kunashir (Kunashiri en japonais), l’une des quatre îles des Kouriles du Sud, appelées Territoires du Nord au Japon.  

Les îles Kouriles.
Les îles Kouriles. Montage RFI

L’archipel des Kouriles – une longue chaîne de petites îles volcaniques - est situé entre la presqu’île russe du Kamtchatka au nord et la grande île japonaise de Hokkaïdo au sud.

Moscou et Tokyo se disputent quatre îles de l’archipel : Habomai, Shikotan, Etorofu et Kunashiri, annexées par l’Union Soviétique le 18 août 1945, trois jours après la capitulation du Japon. Les îles sont situées dans l’une des zones les plus poissonneuses du monde.

La visite-éclair du président russe a immédiatement provoqué de vifs échanges entre les deux pays. Le Premier ministre nippon Naoto Kan a qualifié la visite de « très regrettable » et son ministre des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur de la Russie pour protester contre cette initiative qui « heurte les sentiments de la population japonaise ».

La réponse de Moscou a été immédiate : « La réaction de la partie japonaise sur le voyage du président Medvedev aux Kouriles est inacceptable. C’est notre terre, et le président russe s’est rendu sur une terre russe », a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Il a annoncé que l’ambassadeur japonais à Moscou allait être convoqué à son tour, pour lui expliquer que les Kouriles sont « une terre russe ». Par ailleurs, a-t-il ajouté, le président russe Dmitri Medvedev va visiter « d’autres terres qui font partie de ce groupe d’îles ». Le ministre des Affaires étrangères a tenu à souligner que le président Medvedev l’a assuré qu’il ne ferait rien pour nuire aux relations entre Moscou et Tokyo.Dans la même volonté d’apaisement, « la Russie ne rappellera pas pour le moment son ambassadeur au Japon », a indiqué Vladimir Chevtchenko, conseiller du Kremlin.

Le Japon demande réparation

Le Japon considère la question des Territoires du Nord comme une priorité nationale et crie à l’injustice depuis 1945. Il affirme que l’annexion par les Soviétiques ne peut être revendiquée comme un fait d’armes parce qu’elle a eu lieu après la capitulation japonaise. La Russie tient à rappeler que, lors de la conférence de Yalta, en février 1945, Staline a obtenu de Roosevelt la promesse de récupérer les Kouriles, en échange de son entrée en guerre contre le Japon, au plus tard trois mois après la capitulation allemande.

Le contentieux sur les îles Kouriles empêche, depuis la fin de la guerre mondiale, toute tentative de signature d’un traité de paix entre la Russie et le Japon. Lors de la présidence de Boris Eltsine, le Kremlin avait envisagé de restituer ces territoires, mais l’opposition des nationalistes et des communistes russes avait anéanti ce projet. En 2004, le président Vladimir Poutine avait proposé de restituer sous conditions deux des quatre îles. La proposition avait été jugée inacceptable par le Japon. Ces quelques années d’hésitation ont bloqué à nouveau la situation. En juin, le Premier ministre japonais avait pourtant jugé que « de meilleures conditions » étaient en place pour avancer dans les relations bilatérales, y compris sur la question des Kouriles.

Les difficultés de la diplomatie nipponne  

La controverse avec la Russie survient au plus mauvais moment pour le gouvernement japonais de centre-gauche, déjà englué depuis septembre dans une autre crise diplomatique avec la Chine, au sujet d’un autre groupe d’îles situées dans la mer de la Chine orientale. L’opposition et une grande partie de la presse nippone reprochent au gouvernement de M. Kan d’avoir fait preuve de faiblesse face aux pressions de Pékin, en relâchant le capitaine d’un chalutier chinois impliqué dans une collision avec des gardes-côtes nippons, près des îles Senkaku – Diaoyu en chinois, revendiquées par les deux pays. Le plus grand quotidien japonais, Yomiuri Shimbun, considère que la partie russe a tiré avantage de la confusion dans laquelle se trouve la diplomatie japonaise pour marquer un point face aux exigences de Tokyo de restitution des quatre îles des Kouriles.

Malgré la crise actuelle et le différend vieux de 65 ans, les deux parties semblent espérer une rencontre entre le président Dmitri Medvedev et le Premier ministre Naoto Kan à la mi-novembre. Le président russe est attendu au Japon pour le sommet de la coopération économique Asie-Pacifique (Apec) le 12 novembre. Les analystes sont d’accord pour dire que ce refroidissement diplomatique ne risque pas d’influer sur les relations économiques entre les deux pays : le Japon a besoin des ressources énergétiques de la Russie, et n’a aucun intérêt à arrêter ses importations. 
 

Avec notre correspondant à Tokyo, Frédéric Charles

Par la première visite d’un chef d’Etat russe dans les îles Kouriles depuis 1945, la Russie exploite une faille dans la diplomatie japonaise. Elle avait déjà démontré son incompétence à gérer une autre crise, toujours à propos d’île contestée, celle fois par la Chine, au Sud d’Okynawa, en arrêtant, puis en libérant aussitôt le capitaine d’un chalutier chinois, lorsque la Chine se servit de l’arme économique : l’arrêt de ses exportations de terres rares vers le Japon, des minéraux stratégiques indispensables aux industries japonaises de haute technologie.

Lors d’un récent voyage à Pékin, le président russe Dmitri Medvedev, a soutenu la position de la Chine dans son contentieux territorial maritime avec le Japon. Dmitri Medvedev fait à son tour monter les tensions avec le Japon, de conserve avec la Chine, comme par hasard, alors que le président américain Barack Obama s’apprête à entamer une longue tournée en Asie. Pour assurer ses alliés, comme les Philippines ou le Vietnam, qui ont eux aussi, des conflits territoriaux avec la Chine, et qui ne cachent pas leur inquiétude après la capitulation du Japon devant le chantage économique chinois. La Chine cherche à s’affirmer comme une puissance maritime et à réduire l’influence de la septième flotte américaine du Pacifique dans la région. La Russie, qui a connu jadis des conflits territoriaux avec la Chine, fait cause commune avec elle, pour retrouver l’influence qu’elle a perdu en Asie.

 

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