Chine

En Chine, un village sous la coupe réglée de «milices paysannes»

Depuis 2006, des «gardiens» se relaient devant la ferme de Chen Guangcheng.
Depuis 2006, des «gardiens» se relaient devant la ferme de Chen Guangcheng. DR

C’est en passe de devenir le village le plus célèbre de Chine. Petit hameau rural de la province du Shandong au nord-est du pays, Dongshigu est connu pour abriter la maison de Cheng Guangcheng, un activiste social assigné à résidence depuis sa sortie de détention il y a cinq mois. Cet « avocat aux pieds nus », aveugle de naissance, est devenu la bête noire des autorités locales pour son combat contre la stérilisation de milliers de femmes dans sa région. Une remise en cause indirecte de la politique de l’enfant unique qui expliquerait cette mise à l’isolement. Car depuis plusieurs mois, le village est aussi réputé pour être devenu le terrain de jeux d’une bande de « gros bras » qui repoussent sans ménagement tous les visiteurs qui s’y présentent.

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De notre correspondant à Pékin,

Un panneau «interdiction aux voitures» a été installé près du petit pont à l’arrière du village. Le chemin principal est lui surveillé en permanence par les « gardiens » comme les appellent les habitants des alentours. Silhouettes épaisses, ces petits groupes de deux à huit hommes postés aux carrefours stratégiques, se relaient nuit et jour pour empêcher toute intrusion étrangère. Officiellement, les allers-venues dans le bourg sont pourtant autorisés. « Ce sont des villageois des environs recrutés par le chef de la police locale. Ils sont là pour effrayer ceux qui voudraient s’approcher de la maison de Chen Guangcheng », affirme Teng Biao, l’un des avocats qui a soutenu le militant aveugle lors de son procès à l’été 2006. Une centaine de yuan par jour, un peu plus de 11 euros, soit le salaire d’un chauffeur de taxi de la capitale, pour jouer au mahjong, surveiller la campagne et, de temps en temps, donner le coup de poing si nécessaire ; l’opportunité a été vue comme une aubaine par la soixantaine de paysans du cru autoproclamée « brigade de maintien de l’ordre du village ».

Caméras et « gardiens »

Pourquoi un tel dispositif au cœur de la campagne du Shandong, berceau du confucianisme et grenier à blé du pays ? Pourquoi des caméras et des projecteurs pour surveiller un aveugle, son épouse et sa fille de cinq ans ? Tout simplement parce que Cheng Guangcheng s’est attaqué à la politique de l’enfant unique et à sa mise en application brutale et expéditive par le comité local du parti (cf. interview encadré).

Désormais le militant et sa famille ne peuvent quitter leur petite ferme, totalement coupée du reste du village et du monde. « Ils donnent de l’argent aux gardiens quand ils ont besoin de quelque chose, confie une villageoise à l’abri des regards. Sinon c’est la mère qui est parfois autorisée à faire les courses ». Derrière les boisseaux d’épis de maïs alignés contre les murs, Dongshigu et les hameaux alentours chuchotent. Les petits villages situés dans le cours intérieur du fleuve Jaune, sont encore dans leurs jus et pourraient aisément servir de décor aux films en costumes retraçant la vie dans les campagnes autrefois.

Petits murets ocre entourant les exploitations, grappes de vieillards jouant aux échecs à l’abri du vent de l’hiver, ici on a le visage buriné des longs étés et la langue qui chante. Mais aujourd’hui c’est le silence qui prévaut. On se cache pour parler désormais de celui qui dans toutes les conversations n’est plus qu’un pronom. Mieux vaut être discret car les hommes aux longs pardessus militaires ne sont jamais très loin. Les donneurs d’ordre qui descendent des véhicules banalisés, talkies-walkies à la main non plus.

Mobilisation des soutiens

Chen Guangcheng a aidé de nombreuses familles dans la région et semble aujourd’hui toujours aussi respecté. La campagne lancée en 2006 auprès des habitants pour discréditer le « contre révolutionnaire » n’a donc pas eu les résultats escomptés. Le juriste autodidacte bénéficie toujours de soutiens. Certains sont même parfois près à faire dix heures de voiture pour tenter de le rencontrer. Le 10 janvier dernier, c’est une femme qui entre dans Dongshigu de nuit, phares allumés. Pearl Her (son pseudo sur internet) arrive de Nankin et veut porter des vivres au couple. Peine perdue !

A peine entrée dans le bourg, les gaillards surgissent de l’obscurité, cassent le pare-brise et sortent la conductrice du véhicule. La police intervient et finit par l’emmener au commissariat de la juridiction. Les agents lui demandent d’envoyer un texto à ses proches pour dire qu’elle est désormais en sécurité. Ses amis bloggeurs n’ont plus dès lors aucunes nouvelles d’elle. Mobilisés, ils retrouvent le numéro du chef du poste de police et le harcèlent d’appels. Pearl Her est finalement libérée, sa voiture réparée. Ce même scénario se répète pour tous les visiteurs et notamment les reporters qui régulièrement tentent d’approcher la maison de l’activiste. Le Foreign Correspondents' Club of China (FCCC) vient de publier un avertissement : « Afin d’éviter tout danger potentiel, nous appelons toute personne qui compterait visiter le village (…) de d’abord parler aux journalistes qui s’y sont rendus », écrit le FCCC dans un communiqué où il évoque des « groupes de sbires violents » et l’inaction de la police. « Il est impossible que notre police loue les services de gens pour battre des journalistes », affirme de son côté une responsable locale à l’Agence France Presse (AFP).

Trois diplomates de l’Union européenne, de Suisse et du Canada ont également été refoulés du village fin 2010. Et désormais ce sont les avocats de Chen Guangcheng qui semblent subir les pressions des autorités. A Pékin le 16 février, Jiangtian Yong et Teng Biao ont été arrêtés et invités à répondre aux questions du bureau de sécurité publique de leur district.

Guo Yushan : «Les autorités du Shandong ont fait de l’affaire Chen Guangcheng une affaire politique»
Guo Yushan, responsable de l’organisation civile «Institut de la transition» à Pékin. RFI/Stéphane Lagarde

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