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Chine : les entreprises étrangères face à la censure du web

Pour les entreprises, le web chinois est le plus censuré au monde.
Pour les entreprises, le web chinois est le plus censuré au monde. Bloomberg via Getty Images

Le web chinois est l’un des plus censurés au monde. Ce ne sont pas les dissidents qui le disent mais les entreprises. Suite au « printemps arabe », la grande muraille informatique a été renforcée et l'accès vers de nombreux sites basés à l’étranger est désormais difficile.

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Avec notre correspondant à Pékin, Claude Lely

En surfant sur le net chinois, on risque à tout moment de tomber sur un mur. Facebook, Youtube et Twitter sont toujours censurés, mais c’est maintenant la connexion à une boite mail ou même à Google qui devient difficile. Depuis le 6 mai, Hotmail ou Yahoo ! fonctionnent mal ou par alternance à Pékin. Et les internautes d’autres grandes villes rapportent ces même problèmes de connections aux sites étrangers.

A la maison, il y a plein de sites qui sont bloqués et c'est de pire en pire.

Témoignage d'une français travaillant à Shanghai

Pékin, Shenzhen, dans le sud-est ou Hangzhou, dans la province du Jiangsu, ces villes ont en commun d’être tournées vers l’international. Beaucoup de compagnies chinoises ou étrangères qui y sont installées commercent et surtout communiquent avec le reste du monde. Mais depuis deux semaines, leurs accès aux sites étrangers est instable, même quand il s’agit d'un site purement apolitique. « C’est de pire en pire », confie une employée française d’une entreprise basée à Shanghai.

Preuve de l’absurdité de la situation, un internaute rapporte encore qu’il ne peut pas accéder au site d’IBM depuis le quartier général pékinois d’IBM, où il travaille ! Un autre message beaucoup reposté sur les microblogs, sans qu’on puisse en vérifier la source, affirme que Baidu, Tencent ou Alibaba, les géants du marché de l’internet en Chine, se sont vu eux aussi restreindre leur accès aux sites étrangers.

Des « IP » privées de sortie

Interruptions de connection de plus en plus fréquentes, ralentissements important du débit sur les sites étrangers ou tout simplement déni d’accès, ces troubles peuvent porter préjudices à l’activité des entreprises. Quand celles-ci interrogent leur fournisseur d’accès, on leur indique souvent que le problème est matériel ou provient des serveurs étrangers.

Le Global Times a néanmoins obtenu une réponse plus pertinente d’un fournisseur d’accès local. Sous couvert d’anonymat, des employés ont expliqué avoir reçu de nouvelles instructions pour limiter l’accès aux sites web étrangers. Ils ne doivent désormais autoriser qu’un nombre maximum d’IP à se connecter au web extérieur au même moment.

Une IP, ou Internet Protocol, c’est l’adresse qui est attribué à un ordinateur connecté sur le réseau ou à un serveur qui héberge un site internet. La conséquence, expliquent-ils, c’est qu’il y a beaucoup de perturbation dans les zones ou les internautes surfent à l’international.

Il ne s’agit donc pas de censure traditionnelle, elle ne vise pas spécifiquement un contenu pro-démocratie ou un média critique envers le gouvernement : tous les sites dont les serveurs sont basé hors de Chine sont concernés. Un moyen pour Pékin de garder le plus de pouvoir possible sur son réseau. Car les serveurs basés en Chine, eux, sont physiquement accessibles et pour ne pas risquer d’être fermés, les sites nationaux doivent appliquer les instructions des services de censure. Le but est donc encore une fois de contrôler le net, même aux dépens de l’activité économique.

L’Ipad ne répond plus

Si cette aggravation touche surtout les entreprises, les internautes chinois se plaignent aussi du renforcement de la censure. Alors que plus de 1 000 personne faisaient la queue devant le magasin Apple de Pékin pour la sortie de l’Ipad 2, la semaine dernière, des clients se plaignent de ne pas pouvoir utiliser leur joujou high-tech. L’App Store, le site ou l’on télécharge les applications pour Ipad et Iphone, qui ont beaucoup de succès en Chine, est de moins en moins accessible, et les plaintes pleuvent sur les microblogs.

Plus que la grogne, c’est l’inquiétude qui s’installe chez les internautes chinois. Ces nouvelles mesures sont le témoin d’un chantier beaucoup plus vaste de renforcement de la grande muraille informatique, le pare-feu géant qui permet à la Chine de censurer son réseau. « La muraille est capable de décrypter les flux de données et de bloquer une IP spécifiquement » prévient un message publié à de nombreuses reprises sur les microblogs.

Cela implique non seulement des troubles de connexion, mais surtout la fin de la technique du « tunnel ». Certains logiciels, appelés VPN, sont en effet capable de creuser une échappatoire à la censure et d’éviter les systèmes de surveillance en cryptant les informations et en simulant une connexion depuis l’étranger. Ces outils sont très répandus : 20% des étudiants chinois en sont équipés, ainsi que beaucoup d’entreprises et des universités. Mais la mise à jour des technologies de censure les rend de plus en plus inefficaces et pourrait rendre leur utilisation dangereuse.

Les universités sur liste noire

Dans les bureaux de Pékin, on demande aux employés de ne plus utiliser les VPN, et de ne visiter les sites étrangers que pour des raisons professionnelles, pour ne pas « attirer d’ennuis » à leur entreprise. Même discours dans le secteur public, où l’Académie des sciences chinoise est encore plus explicite, relève Global Voice, une organisation qui se bat pour la liberté d’expression dans le monde : « La connexion de l’université aux sites internet étrangers est très mauvaise depuis quelques jours. Après enquête, il se révèle que le bureau de sécurité public a mis l’adresse IP de notre faculté sur liste noire en raison de l’utilisation d’outils illégaux pour accéder à des contenus illégaux ».

Même problème à l’université de Hangzhou, près de Shanghai et à l’université de médecine de Canton, dans le sud : les étudiants qui surfent à l’étranger sont une cible prioritaire des autorités.

Cette recrudescence de la censure n’est pas bien accueillie à l’étranger, et notamment aux Etats-Unis. Nouvelle illustration de cette guerre du web entre la Chine et les Etats-Unis, des new yorkais attaquent Baidu en justice pour sa collaboration avec les censeurs.

Baidu, c’est le principale moteur de recherche sur le web en Chine depuis que Google s’est retiré du marché chinois, début 2010, justement parce que les géants américains avaient refusé de se plier aux règles en matières de censure. Les huit new yorkais accusent Baidu d’enfreindre la Constitution américaine et le premier amendement sur la liberté d’expression, en diffusant aux Etats-Unis des résultats de recherches exempts de références aux événements de Tiananmen par exemple ou d’autres contenus interdits en Chine. Le 10 mai dernier, les Etats-Unis ont débloqué un fond de 21 millions d’euros affecté à la lutte contre la censure sur le web chinois.

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