Afghanistan / Photographie

Visa pour l’Image - Massoud Hossaini : «Rester en Afghanistan va être compliqué pour moi»

Massoud Hossaini est resté proche de Tarana, «la petite fille en vert» de la photo.
Massoud Hossaini est resté proche de Tarana, «la petite fille en vert» de la photo. RFI/Christophe Carmarans
Texte par : Christophe Carmarans
12 mn

Le 6 décembre 2011, le photographe afghan Massoud Hossaini couvrait les célébrations de l’Achoura au sanctuaire chiite de Kaboul pour l’Agence France-Presse lorsqu’un attentat perpétré par les talibans a provoqué la mort de 70 personnes. L’une des photos qu’il a prises ce jour-là a fait le tour du monde, obtenu un prix Pulitzer et changé sa vie pour toujours. Entretien.

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Massoud, êtes-vous originaire de Kaboul même ?

Oui. Je suis né à Kaboul mais ma famille est partie s’installer en Iran quand j’étais encore bébé. Et c’est en Iran que j’ai été élevé. J ’y ai vécu vingt ans et je ne suis revenu en Afghanistan qu’en 2002.

Pourquoi ce retour ?

Après le 11 septembre 2001, quand les talibans ont été chassés du pouvoir par les forces de la coalition internationale, j’ai compris qu’il y avait sans doute des opportunités pour moi. Des opportunités de travail, mais aussi un moyen de servir mon pays. Je me suis donc installé à Kaboul. J'ai été aidé et conseillé par Manouchehr Deghati, un photographe franco-iranien.

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La photo couronnée du prix Pulitzer. L'attentat a fait 70 victimes le 6 novembre 2011 à Kaboul. AFP / Massoud Hossaini

Vos photos sont à la fois très belles, très fortes mais aussi effroyables pour certaines d’entre elles. Comment avez-vous vécu cette escalade dans la violence ?

J’ai commencé à couvrir le conflit en Afghanistan et, dès le début, j’ai tenu à couvrir tous les aspects de ce qui se passe dans un pays qui est en guerre. J’ai toujours essayé de montrer la vie de tous les jours, la vie « normale », des photos qui, d’une façon générale, n’intéressent pas les pays occidentaux. Mais c’est vrai qu’une grande partie de mon travail consiste à couvrir la violence et la guerre en Afghanistan. Donc, évidemment, je couvre les deux aspects, tout en essayant de rester impartial. Mais ce n’est pas facile. Il y a beaucoup de photographes ou de journalistes occidentaux qui couvrent la guerre pour devenir célèbres. Pour moi, c’est autre chose. Je me dois de couvrir tout ce que je peux ; de tout photographier.

Vous voulez être le témoin de ce qui se passe dans votre pays...

Exactement. Si je donne assez d’informations sur ce qui s’y passe - la guerre, la vie, la société et tout le reste - cela va sans doute pousser les gens à travers le monde à nous aider. Ou à chercher des solutions pour nous, à être à nos côtés. Je ne veux pas que l’opinion se mette dans la tête que tous les Afghans sont des terroristes, des gens violents, qui ne pensent qu’à se battre, vous comprenez…

Pensez-vous que votre travail va changer, une fois que les troupes de la coalition seront parties ?

Quand les troupes vont partir, la situation sera différente. Les Afghans sont extrêmement préoccupés à ce sujet. Pour la plupart, ils pensent que les talibans vont revenir et que l’on va entrer dans une guerre civile. Dans ce cas de figure, à l’évidence, il y aura beaucoup d’événements à couvrir. La violence en particulier. J’espère sincèrement que cela n’arrivera pas. Mais, malheureusement, je crois que nous allons dans cette direction.

Un homme marche dans la neige devant un bâtiment en ruine à Kaboul, le 5 janvier 2008.
Un homme marche dans la neige devant un bâtiment en ruine à Kaboul, le 5 janvier 2008. AFP / Massoud Hossaini

Compte-tenu de votre « célébrité », vous serait-il possible d’aller faire un reportage photo chez les talibans ?

Pas vraiment, non. D’abord parce que je travaille pour une agence étrangère. Les talibans sont aveugles et sourds. Ils ne voient pas la réalité et ils ne veulent pas en entendre parler. La première chose qui leur viendrait à l’esprit, c’est que je suis un espion à la solde de la France, ou une marionnette. Ils ne connaissent même pas mon métier.

Est-ce que vous vous sentez en sécurité ?

Ça, c’est un sentiment différent. J’ai déjà reçu des menaces avant cette photo, et avant de recevoir mes récompenses. Depuis, cela ne s’est pas encore produit. Mais je dis bien « pas encore ». Au fond de moi-même, je suis certain que les insurgés qui ont perpétré cet attentat ne sont pas contents que je donne des interviews, que l’on me prenne en photo. Et ils ne sont pas contents non plus des réactions que cette photo a suscitées dans le monde entier. Peut-être vont-ils planifier quelque chose contre moi… Pour le moment, il ne s’est rien produit. Si quelque chose se produit, je sais que ce sera très rapide et que je ne verrai rien venir. Il faut donc que je m’organise pour assurer ma sécurité.

Votre façon de voir la situation, c’est de vous dire : si une photo ne peut pas changer le monde, au moins elle peut inciter les gens à réfléchir, c’est ça ?

Oui, c’est ce que j’espère. Mais mon premier souhait, c’est que cette photo ait affecté les terroristes eux-mêmes, ceux qui ont perpétré cet attentat. J’espère qu’ils ont ouvert les yeux et qu’ils ont vu. Et qu’ils ont réalisé qu’il y avait des enfants. Que c’étaient leurs enfants. J’espère qu’ils réfléchissent à ça : ils ont tué des enfants et des femmes qui ne prenaient absolument pas part à la vie politique. Cela risque quand même d’être difficile car leurs chefs ne les laissent pas penser par eux-mêmes. Au dernier bilan, cet attentat a causé la mort de 70 personnes et fait 250 blessés. Dans aucune religion - aucune ! - vous n’avez la permission de tuer des femmes et des enfants. Et en particulier dans la religion islamique. Les fondamentalistes qui ont fait ça, qui est leur Dieu ? Si je les vois, je leur dirai : « Repensez à ce que vous avez fait ; et reconsidérez votre foi. »

Avez-vous eu besoin d’un peu de temps pour vous remettre de cet attentat ?

Tout de suite après l’explosion, je suis passé au bureau de l’AFP pour donner mes photos mais j’étais blessé à la main gauche. Et psychologiquement, ça n’allait pas très fort. Je me sentais très mal. On m’a donné des médicaments et j’ai vraiment éprouvé le besoin de rentrer chez moi et d’être avec mes proches. Ma femme était au Canada à ce moment-là. Heureusement que j’avais quand même de la famille à Kaboul. J’avais besoin de reprendre mes esprits et de me calmer un peu. Et puis, le lendemain, mes amis ont insisté pour que l’on sorte de Kaboul et qu’on aille se changer les idées. On est donc allé passer quelques jours en Ouzbékistan. Mon anniversaire tombait le 10 décembre, quatre jours après l’explosion. Mais j’avais bien pris soin de préciser sur ma page Facebook que je ne voulais pas que l’on me souhaite mon anniversaire.

Et ensuite vous êtes retourné chez Tarana, « la petite fille en vert », pour voir comment elle allait. Et vous avez pris des photos d’elle...

Oui, j’ai pris des photos d’elle quelques jours seulement après l’attentat.

Peut-on dire que cette photo a changé votre vie ?

Oui, on peut dire ça. Elle a changé ma vie et celle de « la petite fille en vert ». Pour elle, la vie a changé de la pire des façons, un changement dramatique dans le premier sens du terme. Pour moi, c’est mitigé. Il y a eu un changement positif car la photo a été primée. Et puis un changement négatif.

Avez-vous éprouvé une forme de culpabilité ?

Non, je ne dirais pas ça. Mais ce qui s’est passé ce jour-là restera avec moi jusqu’à la fin de mes jours. Par moments, j’y pense et ça me déprime. J’ai l’impression que c’est un poids que je vais porter toute ma vie. D’un autre côté, la photo m’a rendu célèbre, il faut avoir la franchise de le reconnaître. J’ai reçu quatre prix importants. Beaucoup de gens me connaissent maintenant, beaucoup de gens me félicitent. Mais, au final, ce n’est pas ce qui est important. L’important pour moi, c’est que les gens qui m’ont décerné le prix comprennent ce que je ressens et comprennent ce que cette photo représente. Cette présence à Visa pour l’Image, cela me rend plus heureux que les prix, franchement.

Resterez-vous en contact avec cette famille ?

Absolument. Je fais partie de cette histoire. Certaines choses ont changé en bien pour moi, mais pas pour Tarana, la petite fille. Je fais de mon mieux pour lui venir en aide, à elle et à sa famille mais, du fait que je suis Afghan, je n’ai pas tellement de pouvoir pour faire évoluer leur situation.

Voulez-vous lui servir de parrain ?

Oui, j’espère pouvoir faire ça. Je fais partie de cette histoire et aussi de cette douleur. Quand Tarana fait des cauchemars, je fais des cauchemars aussi. Et cela restera toujours. Six de ses voisins sont morts ce jour-là et elle a perdu son frère. C’est lui qui gît à ses pieds sur la photo. Et c’est pour ça qu’elle crie. Elle crie pour que quelqu’un lui vienne en aide. Mais c’est déjà trop tard. Il a reçu un éclat à l’arrière du crâne qui l’a tué net.

La foule se presse pour célébrer le Norouz, le nouvel an solaire, à Kaboul, 21 mars 2010.
La foule se presse pour célébrer le Norouz, le nouvel an solaire, à Kaboul, 21 mars 2010. AFP / Massoud Hoassaini

Voyez-vous votre avenir professionnel à Kaboul ?

J’aimerais aller au Moyen-Orient pour couvrir d’autres conflits. J’aimerais élever la voix contre la guerre, contre les guerres. Je crois que je l’ai fait pour l’Afghanistan avec cette photo. Et je sais que rester en Afghanistan va être compliqué pour moi. Cela me fait de plus en plus mal de vivre toute cette violence dans mon propre pays. En revanche, si je vais couvrir d’autres guerres, je pense que je peux être utile dans un sens plus universel, plus utile à l’humanité en général.

Iriez-vous en Syrie par exemple ?

Oui, j’irais. J’ai eu l’expérience de la guerre durant pratiquement toute ma vie et je pense que je pourrais faire du reportage là-bas, oui.

Comment s’est passée la remise de votre prix Pulitzer ?

D’abord ce sont les agences qui proposent les photos. Ensuite, le jury fait son choix. Il y a plusieurs catégories pour le prix Pulitzer mais, dans chaque catégorie, ils ne choisissent qu’une seule photo. Moi j’ai été primé dans la catégorie « breaking news » (information de dernière minute). Ils nous ont invités, ma femme et moi, et on m’a remis le prix à l’université Columbia à New York. C’était le 27 mai, une grande cérémonie avec tous les autres photographes et tous les autres journalistes primés.

Et n'avez-vous pas eu trop de mal à obtenir un visa pour les Etats-Unis ?

Eh bien, dans ce cas précis, non ! En règle générale, il faut trois mois pour que l’ambassade américaine à Kaboul vous délivre un visa. Mais là, ils ont fait une exception car ils étaient contents pour moi. Nous avons obtenu notre visa en trois jours ! Et quand je suis arrivé à l’aéroport JFK de New York, il s’est passé quelque chose de vraiment inattendu. Quand l’officier d’immigration m’a demandé pourquoi je venais aux Etats-Unis et que je lui ai répondu que c’était pour venir chercher mon prix Pulitzer, tous les policiers et les agents de sécurité qui se trouvaient là, à ce moment-là, m’ont félicité et m’ont applaudi ! Ça, je pense que ça n’était jamais arrivé à un Afghan avant moi !

RFI DOSSIER SPECIAL VISA POUR L'IMAGE 2012

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