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Chine/18e Congrès/entretien

Pourquoi le monde ouvrier fait peur au puissant pouvoir chinois

Ouvrières du textile, à  Huaibei dans la provine chinoise de Anhui, le 10 février 2012.
Ouvrières du textile, à Huaibei dans la provine chinoise de Anhui, le 10 février 2012. CHINA OUT AFP PHOTO

Le 18e Congrès du Parti communiste chinois s’ouvre cette année dans un contexte particulier notamment à cause de l’avènement d’une nouvelle équipe dirigeante qui succède à celle de Hu Jintao. Les changements colossaux qui ont marqué la dernière décennie n’ont guère affecté la structure profonde du puissant Parti communiste chinois. Dans un entretien avec RFI, Chloé Froissart, sinologue et politologue, maître de conférence à l’université de Rennes2, analyse l’influence de la classe ouvrière, dans la Chine actuelle.

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RFI : Est-ce que le changement en Chine peut passer par le mouvement ouvrier ?

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La sinologue Chloé Froissart :« En Chine on a maintenant des ouvriers qui disent ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent », à Paris, le 8 octobre 2012. DR

Chloé Froissart : La question du monde ouvrier et travailleur a pris une toute autre tournure depuis la grande vague de grèves de 2010 qui a été initiée chez Honda Nanhai et qui a constitué à la fois un tournant quantitatif et qualitatif dans le mouvement ouvrier en Chine. Parce qu’on est confronté maintenant à des travailleurs qui n’ont plus seulement conscience de la loi mais qui ont conscience de leurs droits. Ils ont « réfléchi » à la valeur du travail et ils ne sont plus du tout prêts à accepter des rémunérations telles qu’on leur impose ; de plus, ils sont conscients des rapports de force au sein des usines. Ils sont conscients que les multinationales, que le gouvernement chinois ont besoin de leur travail, de leur force de main-d’œuvre.

Ils ont des exigences beaucoup plus importantes que les générations précédentes. Ils connaissent de mieux en mieux la loi, ils se sont rendu compte que la loi était une arme qu’on pouvait mobiliser. Maintenant ils demandent non plus ce qui est dans la loi, mais ils demandent la mise en place de négociations sur les lieux de travail.

Ils se sont donc organisés pour être représentés en vue de ces discussions ?
 

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Travailleurs en grève devant l'usine Honda de Zhongshan, province du Guangdong, le 11 juin 2010. REUTERS/Tyrone Siu

Il y a des organisations non gouvernementales (ONG) qui se sont développées depuis la fin des années 1990, début 2000, et qui ont joué un rôle précieux dans la prise de conscience de cette population concernant ses droits. Elles essaient également de représenter leurs intérêts auprès du gouvernement, jouant un rôle « proto-syndical ». Elles proposent aussi des formations sur des thèmes tels que « comment s’organiser sur les lieux de travail », « comment négocier avec les employeurs », etc.  

Mais au-delà de ces organisations, on est face à une génération de travailleurs qui est très, très bien informée de ce qui se passe ailleurs grâce aux nouvelles technologies de l’information. Ils ont tous un téléphone portable relié à internet et ils participent à des groupes de discussion en ligne dont le plus connu s’appelle QQ (kioukiou).

On peut dire que pour le monde ouvrier chinois, internet a changé la donne ?
 

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Encerclés par 1 000 policiers, plusieurs milliers d'ouvriers d'une entreprise à capitaux japonais, se sont mis en grève le 16 janvier 2012 pour réclamer des primes de fin d'année. image prise sur internet

Absolument, c’est un facteur énorme de changement. Il y a dix ans à peine, les travailleurs migrants étaient des paysans à l’horizon extrêmement limité… Aujourd’hui les jeunes ouvriers sont des jeunes comme tous les autres. Ils sont extrêmement bien connectés, ils passent beaucoup de temps sur internet, ils sont au courant des décisions du gouvernement y compris des discussions sur le droit du travail menées par des universitaires qu’ils appellent d’ailleurs comme médiateurs en cas de conflit.  

Il y a donc plusieurs éléments qui permettent de dire qu’on est face à un véritable mouvement. Il y a une telle solidarité autour de ces travailleurs, qui eux-mêmes ont tellement gagné en autonomie, qu’on peut dire qu’on est quasiment face à la constitution d’un mouvement ouvrier.

Ils peuvent se mettre en grève ?  
 
Le droit de grève a été retiré de la Constitution en 1982 mais ce que font valoir les ONG, les chercheurs sur le droit du travail et les ouvriers eux-mêmes qui le savent très bien, c’est que la grève n’est pas interdite non plus. Donc elle n’est pas officiellement illégale. Ils s’appuient là-dessus pour justifier leurs actions. Et ils gagnent, notamment des hausses de salaire assez importantes.

Maintenant, la question qui se pose c’est comment mettre en place des canaux de représentation de leurs intérêts au sein des entreprises pour éviter justement la multiplication de conflits. Ces derniers coûtent de plus en plus cher, à la fois aux entreprises et aux autorités locales qui perdent ainsi des impôts.  
 
Y a-t-il là un risque de fracture ?  

Un coefficient égal à 0 indique une égalité totale de revenus entre les habitants. Plus il se rapproche de 100 plus l'inégalité est importante. Source : Banque mondiale

Mais la fracture est déjà là. Et c’est une des préoccupations majeures du gouvernement chinois puisque les inégalités n’ont cessé d’augmenter et qu’elles sont à un niveau tel (0,47 ou 0,48 actuellement) qu’elles deviennent un facteur d’instabilité sociale comme le montre le coefficient de Gini
Justement, au niveau central, y a-t-il des débats sur cette question ?
Oui, d’autant plus que ce qui semble le plus inquiétant en ce moment, ce sont les perspectives économiques. La récession est déjà amorcée en Chine, de 10% de croissance en 2010, ce taux  se situe à 7% actuellement. Dans un pays comme la Chine où le parti a fondé sa légitimité sur le maintien de la croissance et où un phénomène de chômage structurel est en train de s’installer, c’est une véritable plaie.

Et la classe moyenne, où se situe-t-elle dans le paysage chinois ?  

En Chine, la classe moyenne est complètement liée au parti et elle a fait fortune grâce à ses relations politiques. La menace en Chine ne vient pas d’une classe moyenne qui elle gagne sur tous les plans et qui est satisfaite de son sort.

A côté de cela, on a vu des actions violentes, des suicides qui montrent le désespoir des ouvriers, on pense à l’usine Foxconn de Shenzen, le sous-traitant d’Apple…  

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Un client typique de la classe moyenne chinoise choisit un téléphone portable, à Shanghai, le 8 octobre 2012. REUTERS/Carlos Barria

Concernant Foxconn, c’est un vrai problème qui est en train de se développer en Chine sous la forme d’un système d’aliénation du factory regime (régime de production aliénant) : temps de travail de plus en plus long et cadences de plus en plus rapides, main-d’œuvre disponible à tout moment car logée sur place dans des dortoirs. Dans ces entreprises, les ouvriers travaillent à la chaîne du matin au soir, sans aucune socialisation, coupés de tout. C'est là que sont survenus les premiers cas de suicide connus en 2010. Le problème c’est que Foxconn représente un modèle économique qui marche. Par exemple, pour la sortie de l’iPhone5 tellement ils avaient besoin de produire beaucoup et vite, ils ont mis en place des formes de travail forcé.

Aujourd’hui ces entreprises emploient de plus en plus des jeunes d’écoles techniques qui sont plus ou moins contraints par leurs écoles et par les autorités locales d’aller faire un stage en période de pointe chez Foxconn notamment. Cela pour pouvoir répondre aux commandes, sous peine de ne pas avoir leur diplôme s’ils refusent. C’est du travail forcé. Et c’est une des parades qu’ont trouvée les entreprises pour faire face à l’augmentation du coût du travail ; dans certaines usines la part de stagiaires peut atteindre le quart des effectifs. Maintenant que les ouvriers connaissent leurs droits, c’est une façon de maintenir une main-d’œuvre docile et bon marché.

La Chine doit donc faire face à une réduction de son réservoir de main d’œuvre alors qu’en parallèle la classe ouvrière pèse de plus en plus ?

Oui, par sa capacité d’organisation, la catégorie sociale des ouvriers a énormément progressé. On est maintenant face à des grèves où les ouvriers se concertent et voient ce qui se passe dans les usines d’à côté. Leur montée en puissance a été favorisée aussi par la création de réseaux d’avocats qui utilisent le droit comme une véritable arme face au régime qui dit vouloir mettre en place un Etat de droit. Et conséquence, la grande catégorie qui est en train de se développer en Chine, ce sont les avocats spécialisés dans la défense des droits des défavorisés, des populations exclues…

De fait aujourd’hui, les avocats sont devenus des acteurs sociaux à part entière au sens où ils ont un rôle, une place importante dans la résolution des conflits et pour négocier de nouvelles conditions de travail au sein des entreprises. Face à cela, le pouvoir chinois est coincé, il doit trouver des formes de négociations parce que les grèves et les arrêts de travail ont un coût économique énorme et que ça explose partout.

Où par exemple ?  

Dans le monde paysan notamment qui demande aussi une représentation démocratique comme l’a montré la révolte dans le village de Wukan en 2011. Et plus généralement on est face à une population qui en a ras-le-bol d’un parti qui promet une chose et en fait une autre, qui en a ras-le-bol de l’enrichissement éhonté de certains qui ont un pied dans la politique et un pied dans les affaires.

Est-ce que les Chinois attendent quelque chose de ce congrès ?  

En Chine, personne ne s’occupe de ces grands-messes qui provoquent plutôt des remarques moqueuses « ah, ils font leur truc »… Les Chinois savent très bien que tout est à négocier au jour le jour, que ce sont des choses à long terme. Ils ne sont pas dupes une seconde des discours qui sont faits dans l’espoir de toucher et de rassurer la population. Clairement, face aux dirigeants et à la politique, on peut dire qu'on ne la leur fait pas. 

 

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