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Chine / 18e congrès du PCC / Entretien

«Li Keqiang a eu beaucoup de chance et reste un cas particulier dans cette génération»

Couverture du livre «Génération perdue, le mouvement d’envoi des "jeunes instruits" à la campagne en Chine, 1968-1980».
Couverture du livre «Génération perdue, le mouvement d’envoi des "jeunes instruits" à la campagne en Chine, 1968-1980». Editions de l'école des hautes études en sciences sociales

Michel Bonnin est l’auteur de Génération perdue, le mouvement d’envoi des ‘ jeunes instruits ’ à la campagne en Chine, 1968-1980 », publié aux éditions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en 2004. Directeur d’étude à l’EHESS, il est actuellement détaché à Pékin. Dans une interview accordée à RFI, il raconte comment Li Keqiang a été « suffisamment sérieux dans son travail » pour devenir secrétaire du Parti de sa brigade de production, « une promotion rare parmi les ‘ jeunes instruits ’, car les paysans ne leur faisaient pas confiance ».

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Que peut-on dire des « jeunes instruits » et qui sont-ils ?

Les « jeunes instruits » sont des lycéens et collégiens dont les études ont été interrompues par la Révolution culturelle lancée par Mao en 1966 et qui, par la suite, ont été envoyés à la campagne. Il y a eu plusieurs fournées, dont une première en 1966 constituée de ceux qui étudiaient déjà au lycée cette année-là.

En tout, 17 millions de jeunes ont été envoyés à la campagne. On distingue une importante vague, soit cinq millions de départs, dans la période 1968-1970, puis un tassement, et enfin une nouvelle vague à partir de 1973. Li Keqiang, qui était encore enfant au début de la Révolution culturelle, est parti à la campagne en mars 1974, avec la majorité des jeunes de sa classe.

Les jeunes partaient pour devenir des « paysans socialistes d’un type nouveau », disait Mao. Il n’était pas prévu qu’ils reviennent en ville, ils devaient devenir paysans à vie. En 1974 cependant, il y avait un espoir de revenir en ville, car d’autres jeunes avaient été rappelés de la campagne et embauchés dans des entreprises et des usines en ville, tandis que d’autres avaient été admis à l’université sans passer d’examen. On parlait alors d’université paysans-ouvriers-soldats, où l’on entrait sur recommandation des masses, c’est-à-dire des cadres.

Li Keqiang n’a pas eu à faire un long voyage pour se rentre à la campagne, car son père était secrétaire du parti local.

Effectivement, Li Keqiang part en 1974, soit après la grande conférence de 1973 lors de laquelle il a été décidé de ne plus envoyer les jeunes loin de chez eux, mais dans une région proche de leur ville d’origine. Il est donc parti dans un village proche de chez lui, à proximité du lieu d’origine de sa mère, dans un district qu’avait dirigé son père dans les années 1950.

Peut-on parler d’un « jeune instruit » privilégié ?

D’une certaine manière oui, car il bénéficiait de certains liens dans la région, des liens qui lui seront utiles par la suite. Mais lorsqu’il arrive, il est sur un pied d’égalité avec ses camarades et n’échappe pas au travail aux champs.

Comment s’organisait le travail aux champs justement ?

Tout était collectivisé. On distinguait des équipes de production, qui correspondaient à un petit village, des brigades de production, qui regroupaient plusieurs villages, et les communes populaires, l’équivalent aujourd’hui d’un canton. Li Keqiang deviendra d’ailleurs secrétaire du parti de sa brigade de production.

Il s’agissait d’un collectivisme à petite échelle, à ne pas confondre avec les fermes d’Etat. Certains jeunes instruits ont en effet été envoyés dans des fermes d’Etat ou des fermes militaires dépendant directement du pouvoir central, et disposaient ainsi d’un salaire. Ceux qui étaient envoyés dans les villages ne touchaient aucun salaire. Au moment du partage de la récolte, on leur attribuait une partie de la récolte, comme à tous les paysans, en fonction des points de travail accumulés chaque jour.

Il y avait des responsables chargés de noter les jours de travail de chacun et le nombre de points correspondants. Un homme costaud pouvait accumuler dix points de travail en une journée, une femme peut-être six points, et un jeune instruit de même. Les jeunes urbains étaient en effet considérés comme moins efficaces et moins experts que les ruraux.

Les « jeunes instruits » étaient d’ailleurs souvent mal accueillis par les paysans qui n’avaient nullement besoin de main-d’œuvre, étant déjà en situation de main-d’œuvre surnuméraire.

En fait les paysans ne savaient pas quoi faire des « jeunes instruits » ?

Effectivement, il fallait tout leur apprendre, ils n’arrivaient jamais au niveau des paysans en termes de travail aux champs, et ils n’étaient pas aussi costauds. En bref, ils étaient des bouches supplémentaires, qu’il fallait nourrir.

C’est une génération particulière reconnue comme telle et qui aujourd’hui accède au pouvoir, puisque plusieurs membres du futur comité permanent ont été envoyés à la campagne dans les mêmes années.

Mon livre sur cette question s’appelle Génération perdue, puisque c’est une génération qui a beaucoup perdu, notamment ses illusions en arrivant à la campagne, très différente de ce qu’ils imaginaient. À la fin des années 1970, certains rejoindront le mouvement démocratique, conséquence des réflexions nées de leur séjour à la campagne et de l’affaire Lin Biao. Mais dans cette génération perdue, en partie sacrifiée par Mao, certains s’en sont très bien sortis.

En ce qui concerne les noms des membres du prochain comité permanent en revanche, il faudra attendre la publication de la liste officielle car nous sommes dans une opacité totale, ne l’oublions pas. Dans ce système, personne ne sait ce qui se passera le lendemain. Toujours est-il qu’effectivement, plusieurs membres de ce comité permanent devraient avoir fait partie de ce mouvement des « jeunes instruits ». Et s’ils ont pu gravir les échelons, c’est aussi grâce à l’université.

Les études n’avaient-elles pas été supprimées par Mao ?

Si, justement. C’est donc en 1977 et 1978, après la mort de Mao, que Deng Xiaoping va réinstaurer les examens d’entrée à l’université. Ceux qui peuvent accéder à l’université sont une infime minorité. En 1977, il y a 5 700 000 candidats pour 200 000 places, les chances d’admission sont d’environ 4%. Les élus sont donc la crème de la crème, des éléments extrêmement motivés, parfois très mûrs (25-30 ans), et qui avaient perdu tout espoir de faire des études un jour. Des experts américains ayant enseigné à cette époque ont témoigné qu’ils n’avaient jamais rencontré d’étudiants aussi motivés.

Comment un jeune qui a quitté le milieu scolaire pendant trois ans peut-il réussir aux examens ?

Li Keqiang a eu beaucoup de chance et reste un cas particulier dans cette génération. Très jeune au début de la révolution culturelle, il n’avait que onze ans en 1966. Alors que la plupart des jeunes ont interrompu leurs études à cette époque, il a été pris comme disciple par un ami de son père, lettré local et maître en études nationales, qui lui a enseigné son savoir sur toute la tradition classique. Li Keqiang a possédé une culture traditionnelle chinoise que nul n’a reçue dans sa génération. C’est une chance dont il a bénéficié grâce à son père qui était modeste cadre local, ancien chef de district dont dépend le village où il est envoyé à la campagne.

Est-ce que le fait d’avoir été « jeunes instruits » facilite les relations, les « guanxi » comme disent les Chinois ?

Il existe effectivement un sentiment d’appartenance à une génération. Certains « jeunes instruits » de Shanghai envoyés au Xinjiang n’ont pas été rappelés et sont rentrés illégalement en ville, ce qui leur a valu des problèmes. Lorsque Xi Jinping a été nommé secrétaire de Shanghai, ils manifestaient régulièrement devant la mairie avec des banderoles dans lesquelles ils rappelaient à Xi leur passé commun de « jeunes instruits ».

Aujourd’hui encore, de nombreuses personnes vivent des situations difficiles en raison de leur passé de « jeunes instruits ». Des gens qui n’ont pas de retraite, pas d’assurances sociales, et donc il y aura assurément des demandes.

Au sein de l’élite aussi, le fait d’avoir été « jeune instruit » peut entraîner une solidarité de groupe. À cet égard, relevons que Bo Xilai n’a pas été « jeune instruit » car à l’époque, il était en prison, où il est resté pendant cinq ans.

Est-ce qu’on connaît son caractère ?

Les témoignages sont unanimes : Li Keqiang était quelqu’un d’efficace, de sérieux, faisant son travail, mais pas très sociable, parlant peu. Il se levait tôt le matin pour aller travailler aux champs, mais une fois rentré le soir, il lisait, mais parlait peu avec les autres. Il a certainement eu raison, car il a ensuite brillamment réussi l’examen d’entrée à l’université.

Par modestie, il avait indiqué dans sa liste d’université l’école normale de sa province, avant l’université de Pékin, mais étant donné ses brillants résultats, cette dernière institution a d’ailleurs insisté pour le recruter. Li Keqiang avait eu la chance d’étudier avec l’ami de son père. Il fait aussi partie d’une génération d’autodidactes, qui n’ont pas seulement suivi des cours sur les bancs d’école, mais qui ont lu toutes sortes d’ouvrages dans tous les domaines qui les intéressaient. Un élément représentatif de cette génération.

Li Keqiang a quand même été suffisamment sérieux dans son travail pour devenir secrétaire du Parti de sa brigade de production, une promotion rare parmi les « jeunes instruits », car les paysans ne leur faisaient pas confiance. Le fait que son père possède encore des relations à l’échelon local a certainement aussi aidé. On dit même que quand son père venait le voir, il lui lavait son linge.

C’est l’un des rares qui ne soient pas « fils de prince », qui ne doit rien à sa famille ?

Effectivement, Li Keqiang n’était pas fils de prince, son père était un petit cadre de province. Li Keqiang a donc suivi la voie de promotion normale, en faisant carrière dans la Ligue de la jeunesse communiste. Il est devenu secrétaire de la Ligue pour l’université de Pékin, pour se retrouver plusieurs années plus tard secrétaire national de la Ligue de la jeunesse. C’est la méritocratie.

Il est également important de retenir que la génération Li Keqiang a fait ses études à la fin des années 1970 et au début des années 1980, un moment où la Chine a été la plus ouverte depuis 1949. Les idées occidentales déferlaient alors sur la Chine, on était curieux, il y a eu le mouvement du Mur de la démocratie, avec des jeunes qui créent des groupes à partir d’une revue. En 1980, on assiste à des élections locales à Haidian, le quartier des universités à Pékin. On assiste alors à un bouillonnement d’idées, notamment démocratiques. Li Keqiang a vécu cette période. Il était alors à la Ligue, et n’a pas participé directement, mais de nombreux étudiants de ces groupes, qui sont devenus par la suite dissidents et sont partis aux Etats-Unis, affirment qu’ils étaient alors très proches de Li Keqiang, et que celui-ci s’intéressaient de près à toutes les idées réformatrices.

Wen Jiabao était aussi sur la place Tiananmen. Nous avons à chaque génération de dirigeants quelqu’un dans le rôle du « bon » du « mauvais flic ».

Ce phénomène est effectivement devenu une tradition depuis Zhu Rongji, qui disait les choses directement, était plus ouvert, plus pragmatique, avait connu des ennuis politiques dans sa jeunesse. Un secrétaire du Parti est plus rigide et un Premier ministre plus ouvert. Assurément, Li Keqiang sera plus ouvert et pratiquera moins la langue de bois que Hu Jintao.

Mais, même intelligent et ouvert, il sera réaliste et n’ira pas contre le courant général du Comité permanent. C’est pour ça qu’il sera important de voir qui seront les membres de ce Comité. S’il se dégage une majorité de membres aux tendances réformatrices, on peut imaginer de véritables réformes. Si les réformateurs sont en minorité, ils ne pourront pas aller à contre-courant.

En tant que gouverneur de la province, il a fait son travail avec sérieux, mais ne s’est pas démarqué par une forte personnalité. On recense une petite casserole lorsqu’il était à la tête de la province du Henan, avec l’affaire de sang contaminé, mais il n’était pas directement responsable.

Et pour le reste… Nous ne savons toujours pas qui seront les sept membres du Comité permanent du Politburo.

Nous ne savons même pas s’ils seront sept, à ce stade ce sont des rumeurs. Certes persistantes, mais nous n’avons aucune certitude. Sur la liste des sept « papables » qui circule, il y a cinq anciens « jeunes instruits ». L’expérience de la campagne aura donc une certaine importance à l’avenir. Certes, ces futurs élus ne sont pas représentatifs de leur génération. Certains ont eu la chance de faire ensuite des études, après la réinstauration des examens d’entrée à l’université en 1977, d’autres étaient des « fils de princes ». Ils appartiennent donc à une élite particulière.

Mais en termes de sociologie, l’expérience vécue dans les années de formation, soit entre 15 et 25 ans, est capitale pour la conception de la vie, le style de vie, et ce pour tout la vie. On peut donc penser qu’ils ont un style très différent de celui de la direction actuelle.

Cela veut dire davantage d’ouverture d’esprit ? Une volonté de réformes ?

Dans le cas de Li Keqiang, pas nécessairement des réformes, mais en tout cas une plus grande ouverture d’esprit, davantage de réalisme, moins de slogans creux. Le secrétaire général actuel, Hu Jintao, est l’extrême inverse, un pur produit des dix-sept années que Mao avait critiquées. Des années pendant lesquelles on a dispensé une éducation socialiste très orthodoxe, en insistant sur l’obéissance à l’organisation, au Parti.

En 1966, Hu Jintao était instructeur politique à l’université Tsinghua, qui était parfaitement dans la ligne. On comprend donc sa facilité à débiter de la langue de bois pendant des heures sans se fatiguer et avec un air très naturel. Je ne pense pas que la nouvelle génération soit capable de s’inscrire aussi sûrement dans le moule socialiste, même si elle le voulait.

Bien entendu, ils ont leurs intérêts, ceux de la couche sociale qu’ils représentent. Donc, ils ne feront pas la révolution. Mais ils devraient faire preuve de davantage de réalisme et tenter de réconcilier discours et réalité.

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