France / Afghanistan

Les talibans invités au dialogue inter-afghan en France

Des talibans dans le sud de l'Afghanistan, le 5 mai 2011.
Des talibans dans le sud de l'Afghanistan, le 5 mai 2011. Reuters

Après 2014, avec la fin de la mission de l'Otan et de la coalition menée par les Américains, le risque de voir l'Afghanistan retomber dans la guerre civile existe. Les autorités de Kaboul, mais aussi les membres de la coalition et les pays voisins de l'Afghanistan craignent cette instabilité et multiplient les efforts pour éviter le pire. Les pourparlers qui se tiendront à partir de ce mercredi 19 décembre jusqu'à vendredi, en France, à Chantilly (Oise), entrent dans ce cadre de discussions préalables à de véritables négociations.

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Il s'agit, selon la diplomatie française, d'un « colloque fermé » regroupant tous les acteurs du conflit, sous l'égide de la Fondation pour la recherche stratégique. C’est la troisième fois que ce type de réunion se tient en France depuis 2011. La différence, cette fois-ci, est la venue annoncée de représentants des talibans proches du mollah Omar, des membres de la Shoura de Quetta, du nom donné au Conseil des talibans repliés en territoire Pakistanais.

Constat partagé par tous les acteurs sur le terrain afghan, la solution au conflit en Afghanistan ne sera pas militaire. Cela fait une douzaine d’années que des forces étrangères sont déployées en Afghanistan, sans avoir pu mettre fin à l’insurrection. Après des décennies de guerre, le pays s’est engagé sur la voie de la stabilisation et de la reconstruction.

Mais cette dynamique marque le pas, du fait de violences récurrentes de la part de mouvements insurrectionnels dont les bases arrière se situent sur le territoire du Pakistan voisin. De façon récurrente, le gouvernement afghan dénonce le double jeu pakistanais, allié des Etats-Unis abritant néanmoins sur son sol les éléments les plus féroces de cette insurrection.

Les autorités afghanes tentent donc depuis quelques temps, de mettre en place un processus inclusif pour favoriser les contacts avec les insurgés en y associant d’anciens ennemis des talibans, tels que les membres de l’ancienne Alliance du nord, des Tadjiks, comme Yunus Qanouni, ex-président de l’Assemblée nationale afghane, des Hazaras, des Ouzbeks et des représentant du Hezb e Islami, mouvement radical fondé par Gulbuddin Heykhmatiar.

L’importance du cadre informel

Les nombreuses tentatives de dialogue entre les diverses parties en conflit ont jusque-là échoué du fait de l’absence des représentants du noyau dur de l’insurrection à la table des discussions. La main tendue par le président Karzaï aux talibans est continuellement rejetée par les insurgés qui s’estiment en position de force et refusent les pourparlers directs.

Les dirigeants talibans, repliés au Pakistan, ne veulent avoir affaire qu’aux Etats-Unis et imposent des conditions inacceptables du point de vue américain. La venue programmée en France de membres de l’entourage du Mollah Omar serait donc un premier gage de réussite. L’objectif n’étant pas d’aboutir à un accord entre les parties mais simplement à favoriser l’échange de vues.

Les représentants du gouvernement afghan se trouveraient ainsi face à leurs opposants les plus farouches dans un cadre informel et sécurisé. Comme le souligne l’ancien ambassadeur de France en Afghanistan, Jean de Ponton d’Amécourt, l’intérêt de ce forum est qu’il se déroule « en terrain neutre ». « Une ambassade à Kaboul ferait l’affaire, indique l’ancien diplomate, mais les représentants talibans de la Shoura de Quetta ne viendraient pas à Kaboul pour des raisons de sécurité, alors que s’ils viennent en France, l’on peut assurer leur sécurité ».

D’où l’insistance à présenter cette réunion comme un « colloque fermé » et non pas comme une médiation officielle de la France qui se trouve encore engagée au sein des forces déployées en Afghanistan, même si c’est pour peu de temps encore.

Le rôle charnière du Pakistan

En toute logique, les autorités des différents pays concernés ne souhaitent donc pas s’épancher sur le sujet. À commencer par le Pakistan. Pourtant, les Afghans eux, considèrent que le fait de laisser venir en France des membres de la Shoura de Quetta (le conseil des talibans) pour participer à ce dialogue est un pas dans la bonne direction.

Il a d’abord fallu que l’ONU et les Etats-Unis acceptent une modification du régime de sanctions appliquées aux dirigeants talibans pour qu’ils puissent effectuer le déplacement. Ensuite, il est admis que les membres de la Shoura de Quetta n’auraient pu envisager un tel séjour en France à l’insu des autorités d’Islamabad. Ce qui fait dire à Omar Samad, ancien ambassadeur d’Afghanistan en France, désormais membre de L’Institut pour la paix des Etats-Unis (USIP), que l’on peut voir dans cette initiative « le début d’un changement d’état d’esprit au Pakistan, au moins parmi les dirigeants et surtout parmi les militaires, puisque ce sont eux qui contrôlent le dossier afghan ».

Pour Omar Samad, les afghans ont besoin de s’assurer que les Pakistanais sont prêts à encourager les talibans sur la voie d’un processus politique. Les discussions de Chantilly seraient ainsi le fruit de cette évolution de la partie pakistanaise. Quant à la discrétion dans laquelle se déroulent ces pourparlers, elle s’impose du fait des contraintes qui pèsent sur le gouvernement pakistanais.

Islamabad étant soumis aux pressions de mouvements radicaux afghans et pakistanais, de plus en plus violents, pas seulement à la frontière avec l’Afghanistan, mais aussi dans l’ensemble du pays, de Lahore à Karachi, en passant par Peshawar.

Des lignes rouges encore infranchissables

Reste à évoquer les discussions sur le fond. Celles-ci se tiennent dans le plus grand secret. Mais les lignes rouges fixées par les principaux intéressés sont connues.
Du côté du pouvoir afghan, et de l’opposition de l’intérieur, il importe de faire accepter la Constitution afghane et le processus électoral que les talibans ont toujours contestés. Des membres de la société civile doivent se joindre aux pourparlers avec, pour agenda, la défense des droits fondamentaux et ceux des femmes notamment. Enfin, question sensible s’il en est, la présence militaire étrangère en Afghanistan.

Les talibans ont toujours fait du départ des troupes de la coalition un préalable à toutes discussions, ce qui met le pouvoir en place dans une situation plus qu’inconfortable vis-à-vis de l’allié américain, puisque les Etats-Unis entendent maintenir une présence minimum sur le sol afghan.

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