Art/Inde/Biennale

Biennale de Kochi: sur la côte Malabar s’affiche l’art nouveau de l’Inde et du monde

Kochi, anciennement Cochin, haut lieu du tourisme international, accueille la première Biennale indienne de l'art contemporain.
Kochi, anciennement Cochin, haut lieu du tourisme international, accueille la première Biennale indienne de l'art contemporain. Kochi-Muziris

La première Biennale indienne d’arts visuels s’est ouverte à Cochin, dans le sud touristique de l’Inde. Cette rencontre organisée à l’initiative des pouvoirs publics a pour ambition de rapprocher le public indien et les pratiques artistiques les plus modernes.

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Venise, Sao Paulo, Tokyo, Sydney, Lyon, La Havane, Dakar, Sharjah, Gwangju, Berlin et Moscou… Ces onze villes, qu’ont-elles en commun ?

La réponse est bien sûr… la Biennale ! La Biennale est une exposition d’art contemporain qui a lieu, comme son nom l’indique, tous les deux ans, réunissant les artistes montants du pays d’accueil et internationaux. La plus prestigieuse est sans doute celle de Venise, fondée en 1893. Connue pour ses sites grandioses (Arsenal, Corderie…) et ses pavillons nationaux qui se font concurrence, la romantique Cité des Doges a vu passer dans ses rues les plus grands artistes modernes, de Buren à Haroon Mirza, en passant par Hiroshi Sensu, Louise Bourgois, Annette Messager, John Baldasseri et Anish Kapoor, pour ne citer que ceux-là. Le succès de la Biennale de Venise a donné des idées aux autres grandes villes du monde. Les Biennales prolifèrent, du Nord au Sud. Cette multiplication depuis une vingtaine d’années de manifestations majeures et récurrentes à travers les continents est en train de révolutionner l’art contemporain, élargissant les frontières de son rayonnement et de sa réception.

Kochi et son cosmopolitisme tranquille

Logo de la Biennale de Kochi
Logo de la Biennale de Kochi Kochi-Muziris

Dernière venue dans cette ronde artistique et urbaine, la cité méridionale indienne Kochi (anciennement Cochin), vient de se joindre à la liste des villes élues, en accueillant cet hiver la toute première biennale artistique de l’Inde. La manifestation a ouvert ses portes le 12 décembre dernier et devrait durer trois mois. « La Biennale de Kochi-Muziris (KMB) veut s’inscrire dans l’héritage cosmopolite de Cochin et de celui de son prédécesseur au destin tragique la cité antique de Muziris », explique Bose Krishnamachari, l’un des deux commissaires généraux de la manifestation.

Les premières traces de Muziris remontent au début de notre ère lorsque la ville était au cœur du commerce des épices et des pierres précieuses qui a fait la prospérité de l’Inde méridionale. Muziris a commercé avec les Romains, les Grecs, les Chinois, les Arabes et les juifs avant d’être engloutie par la mer au XIVe siècle, suite sans doute à un tsunami meurtrier. Depuis, c’est Kochi qui a pris le relais.

Ville jumelle de la cité disparue, elle est devenue à son tour un véritable hub du commerce des épices, sous l’égide successif des Portugais, des Hollandais et des Britanniques. Aujourd’hui, Kochi est une ville multiculturelle où hindous, musulmans, chrétiens et juifs cohabitent en paix, contrairement à ce qui se passe dans beaucoup d’autres régions de l’Inde promptes à exploser au moindre incident opposant les différentes communautés religieuses. Ce cosmopolitisme tranquille fait de Kochi, aux yeux des organisateurs de la KMB, « le lieu idéal pour la tenue de la première Biennale indienne ».

Ni une galerie d’art ni une foire

« Il était urgent de doter notre pays, dit l’autre commissaire général de la manifestation Riyas Komu, d’un espace qui permettrait de mettre l’art contemporain à la portée du grand public ». Un espace qui ne soit ni une galerie d’art ni une foire.

La visibilité grandissante de l’art indien contemporain a conduit les professionnels à mettre l’accent sur sa valeur commerciale. Le chiffre d’affaires du marché d’art indien est en effet passé de 3,5 millions d’euros en 2003 à 280 millions d’euros en l’espace d’une décennie. Une croissance certes exponentielle, mais l’art ne se réduit pas à son prix calculé en espèces sonnantes et trébuchantes. Pour énoncer un nouveau discours basé sur les valeurs esthétiques et sociales de la pratique artistique, il fallait s’éloigner de Delhi et de Bombay, les deux grands centres de l’art contemporain indien. C’est à Kochi, à l’extrême sud du sous-continent, à des centaines de kilomètres des galeries d’art influentes de l’Inde émergeante, que les deux commissaires généraux sont venus planter leur tente. « Nous sommes des militants à notre façon », aiment rappeler le duo Krichnamachari et Komu, qui sont artistes eux-mêmes et natifs du Kérala, dont Kochi est le centre névralgique et historique.

L’idée de la Biennale est née en 2010 lorsque le gouvernement local a sollicité les deux artistes pour réfléchir à la création d’un festival d’art au Kérala pendant la saison touristique (décembre-mars). Il se trouve que cet Etat méridional de l’Union indienne est devenu au cours des dernières décennies l’un des lieux emblématiques du tourisme international. Les plages du Kérala (Varkala, Kovalam), ses backwaters, sa nature riche et luxuriante sont très prisés par les voyageurs occidentaux que les charters déposent par grappes entières aux pieds des villages de vacances qui ont poussé comme des champignons. Ces touristes désœuvrés mais curieux constituent un vecteur potentiel pour la diffusion de l’art indien au-delà des frontières du sous-continent. Krishnamachari et Komu ont eu deux ans pour mettre en œuvre leur projet.

Un parcours entre l’histoire et la conscience écologique contemporaine

Aspinwall House. Cet ancien entrepôt d'épices nommé d'après son premier propriétaire est le principal site de la biennale Kochi-Muziris.
Aspinwall House. Cet ancien entrepôt d'épices nommé d'après son premier propriétaire est le principal site de la biennale Kochi-Muziris. Kochi-Muziris

La première étape du projet consistait à créer une fondation (la Fondation KMB) chargée de l’organisation de la Biennale. Ce fut chose faite dès 2010. C’est cette fondation réunissant artistes, professionnels de l’art et représentants gouvernementaux éclairés, qui a imaginé la manifestation comme une exposition ouverte tant en terme de genres qu’en terme de participation. 94 artistes, indiens et internationaux ont été invités à venir exposer leurs œuvres. Les objets exposés vont des tableaux aux sculptures dans le sens classique du terme, en passant par des installations, des présentations vidéo, des films, des photographies…

Dans la vaste cour plantée d’arbres d’Aspinwall House qui est le site principal de la Biennale, trône une sculpture végétale intitulée « Cocoon ». Rattachée solidement à deux cocotiers majestueux, cette installation surprenante, toute en branches et épines, en forme de cloche, illustre d’emblée l’esprit de cette biennale située entre modernité et tradition, entre l’histoire et la conscience écologique qui imprègne les pratiques culturelles les plus contemporaines.

"Cocoon" est une installation végétale signée Srinivasa Prasad, artiste indien basé à Bangalore.
"Cocoon" est une installation végétale signée Srinivasa Prasad, artiste indien basé à Bangalore. Kochi-Muziris

Ce parcours entre le passé et le présent que retrace la Biennale de Kochi, reflète l’évolution de l’art moderne indien né au 19e siècle, au contact de l’Occident colonial. Raja Ravi Varma, l’un des pionniers de l’art pictural en Inde, était justement natif du Kérala. Ses portraits de femmes puisés dans la mythologie hindoue, traités à la manière des écoles académiques occidentales, lui valurent le premier prix d’art à Vienne en 1873.

Les Indiens qui sont venus exposer leurs œuvres à la Biennale de Kochi sont les héritiers de Varma, mais aussi du grand poète Tagore qui avait au crépuscule de sa longue vie également investi le domaine de la peinture, révolutionnant les formes et revitalisant l’esthétique indienne venue du fond des âges. Ils ont pour noms Subodh Gupta, Atul Dodiya, Anita Dube, Vivan Sundaram, quelques-unes des plus grandes signatures de la pratique artistique indienne d’aujourd’hui.

Casseroles, bateau à la dérive et autoportrait

Internationalement connu pour ses installations spectaculaires faites d'objets du quotidien, l'Indien Subodh gupta fait partie des 90 artistes invités à la Biennale.
Internationalement connu pour ses installations spectaculaires faites d'objets du quotidien, l'Indien Subodh gupta fait partie des 90 artistes invités à la Biennale. Kochi-Muziris

Gupta, qui est connu pour ses sculptures originales (notamment Les Casserolles, à Lille 3000) faites d’objets du quotidien transformés en objets d’art, a fait construire pour la Biennale un bateau de pêche à la Kéralaise, empli à ras bord d’ustensiles ménagers et de meubles. Atul Dodiya, peintre internationalement réputé, a pour sa part opté pour une installation composée essentiellement de photos d’artistes indiens qui l’ont influencé (M.F. Husain, Akbar Padamsee et SH Raja). L’œuvre de Dodiya intitulée « Celebration in a laboratory » est exposée dans un laboratoire scientifique abandonné, devenu l’un des lieux les plus visités du festival. La sculpture archéologique présentée par le talentueux Vivan Sundaram invoque l’esprit de Muziris, cité au destin tragique. Peintre montant du Kérala, S.P. Reji fait sensation avec son autoportrait à la Gaugin : une vaste toile mettant en scène la propre dérive de l’artiste sur fond d’une mer d’Arabie prise d’assaut par hommes et animaux.

Autoportrait de l'artiste en baigneur couché dans l'eau, par le Kéralais S.P. Reji
Autoportrait de l'artiste en baigneur couché dans l'eau, par le Kéralais S.P. Reji RFI/Chanda

Sur les 94 artistes invités à exposer à la Biennale, une cinquantaine sont d’origine indienne, dont une vingtaine proviennent du Kérala. La participation internationale ne compte pas de noms prestigieux, mais les œuvres présentées par des artistes venus de 23 pays proches (Pakistan, Chine, Arabie Saoudite…) et lointains (Argentine, Cuba, Australie…) se signalent souvent à l’attention par l’originalité de leur inspiration : un autorickshaw affichant une plaque diplomatique, signé par le Français Giuseppe Stampione, des peintures murales réalisées par le Chinois Zhang Enli et inspirées par Bollywood, une installation du Saoudien Ahmed Mater explorant les liens antiques entre l’Inde et l’Arabie.

Toute cette diversité créative réunie à Kochi n’est pas sans rappeler Venise et sa Biennale, qui demeure la référence absolue en la matière. Il y a aussi quelque chose de Venise dans les superbes sites face aux larges mises à la disposition des artistes : d’anciens entrepôts d’épices où perdurent encore les senteurs de poivre et de gingembre, jusqu’aux palais des princes locaux, transformés en lieux d’exposition modernes, en passant par des bungalows hollandais et des country-club à l’anglaise. Les 500 000 visiteurs attendus par les organisateurs de la Biennale de Kochi ne manqueront pas de tomber autant sous le charme de ces lieux exceptionnels que sous celui des œuvres qui y seront exposées jusqu’à la fin de la saison touristique en mars.

Dans la vaste cour d'Aspinwall House trône en majesté un pousse-pousse motorisé, transformé en moyen de transport pour les diplomates du monde qui vient. Oeuvre signée Giuseppe Stampione, artiste français.
Dans la vaste cour d'Aspinwall House trône en majesté un pousse-pousse motorisé, transformé en moyen de transport pour les diplomates du monde qui vient. Oeuvre signée Giuseppe Stampione, artiste français. RFI/Chanda

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