Pakistan / Entretien

Au Pakistan, «l'incapacité à faire cohabiter les communautés»

Attentat à la bombe à Quetta, au Pakistan, 10 janvier 2013
Attentat à la bombe à Quetta, au Pakistan, 10 janvier 2013 REUTERS/Naseer Ahmed
Texte par : Gaëtan Goron
5 mn

Christophe Jaffrelot est l'ancien directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI) basé à Paris. Il est par ailleurs spécialiste du Pakistan. Pour RFI, au lendemain d'un double attentat meurtrier à Quetta, il évoque la complexité d'un pays confronté à des violences de différentes natures, et notamment des violences intercommunautaires au Balouchistan ou dans le Swat. Il évoque également des tensions très fortes au sein même du pouvoir.

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RFI : A Quetta, un double attentat a fait plus de 80 morts ce jeudi 10 janvier. Le gouvernement fait-il ce qu’il faut pour enrayer la violence au Pakistan ?

Christophe Jaffrelot : Le gouvernement d’Islamabad présente certainement aujourd’hui un aspect bicéphale, et nous ne savons pas très bien d'ailleurs ce que désigne ce mot. D’un côté, il y a les civils, représentés par un Premier ministre et un président ; de l’autre, il y a les militaires. Et nul doute que pour cette affaire, les militaires ont la haute main. Ils sont certainement coupables d’avoir laissé un sunnisme militant se développer dans la région parce qu’ils protégeaient les talibans afghans. Ils protégeaient les groupes sunnites qui pouvaient leur apparaître comme utiles dans l’Afghanistan de demain, postérieur au retrait des forces de l’Otan. On peut dire, de façon plus générale, que les autorités ne protègent pas les chiites, ni les autres minorités comme les ahmadis (adeptes du courant musulman Ahmadiyya, considérés par d'autres groupes musulmans comme hérétiques, ndlr), les hindous, ou encore les chrétiens, comme ils le devraient. Ceci, non seulement pour des raisons géostratégiques, mais également avec une arrière-pensée politique, car rejouer la carte de la majorité ethnique ou ethno-religieuse est une façon de préparer les élections.

Il y a d’autres régions, notamment le Swat, où il y a eu des violences de différentes natures ?

Dans la zone du Swat, les choses s’arrangent progressivement. Il faudrait regarder toute la zone frontalière de l’Afghanistan, mais aussi les régions encore plus à l’Ouest, les FATA - zones tribales administrées directement par Islamabad. C’est là que se sont repliés les talibans afghans et les membres d'al-Qaïda après la guerre de l’automne 2001, qui a suivi l’attentat de New York. C’est là, du coup, que plusieurs dizaines de milliers de jihadistes, certains arabes, d’autres ouzbèkes, la majorité bien sûr pakistanaise mènent des opérations contre les forces de l’Otan en Afghanistan et contre le gouvernement du Pakistan, accusé d’être associé aux Américains. Et c’est à Swat, mais aussi dans le sud et plus encore dans le nord du Waziristan (une zone frontalière d’Afghanistan), que ces groupes se sont mobilisés, entraînés, et à partir de là, qu’ils mènent des opérations qu’on peut qualifier de militaires. Mais pas uniquement, car l’idée est également d’islamiser, d’imposer la charia, c’est ce qu’ils avaient fait à Swat en 2009, y compris par la violence. Et c’est là que les violences sont les plus nombreuses. Les Américains y répondent par l'envoi de drones, une parade trouvée avec la bénédiction discrète de l’armée pakistanaise.

Qu’en est-il de la région du Cachemire ? Des affrontements mortels ont eu lieu à la frontière entre le Pakistan et l’Inde, des ambassadeurs convoqués ...

Oui, des escarmouches, effectivement, ont eu lieu entre l’Inde et le Pakistan tout récemment. C’est sans doute moins prémédité qu’il n’y paraît. Normalement dans cette région, les deux parties sont en train de jouer l’apaisement. Maintenant, il est certain que pour l’armée pakistanaise, l’ennemi reste l’Inde. La menace continue à être perçue comme venant de l’Inde. Nous pouvons penser que, dès qu’ils le pourront, ils remobiliseront des hommes pour l’instant stationnés à la frontière afghane, du côté indien.

Ces différentes violences dans le pays sont-elles dues au contexte électoral ?

Non, nous ne pouvons pas considérer que l’approche des élections, qui auront lieu dans un peu moins de six mois, soient décisives. En vérité, les violences au Balouchistan ont été encore plus fortes l’an dernier. Karachi - où les conflits entre Muhajir et Pachtounes ont atteint des sommets à cette époque - a également été totalement déchirée par les conflits inter-ethniques. C’est devenu hélas une sorte de problème structurel que cette incapacité à faire cohabiter au Pakistan des communautés religieuses et ethniques.

Pensez-vous que les militaires pourraient très rapidement profiter, justement, de ces violences dans le pays ?

Les militaires en profiteraient au sens où ils pourraient faire passer l'idée selon laquelle « les civils sont incapables de gérer le pays, alors nous reprenons la main ». Simplement ils n’y ont guère intérêt pour l’instant, ils ont d’ailleurs assez fort à faire avec la situation à l’ouest du pays. Et tant que les civils ne cherchent pas à s’émanciper de leur tutelle - c’est le cas du président Zardari -, pourquoi se placeraient-ils en première ligne ?

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