Pakistan

Pakistan: l’émergence d’un nouvel homme providentiel?

TERS/Akhtar Soomro

Qui est Tahir ul-Qadri ? Ou plus exactement, que veut-il ? Qui se cache derrière lui ? Ces interrogations qui obsèdent les observateurs du Pakistan depuis l’irruption de ce religieux modéré sur la scène politique du pays il y a à peine un mois, se font plus insistantes aujourd’hui, alors que l’homme marche sur le Parlement fédéral à Islamabad, sous les acclamations de ses partisans de plus en plus nombreux à rejoindre son combat pour assainir la vie politique pakistanaise.

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Selon le dernier comptage, ils étaient 25 000 mardi 15 janvier à manifester dans les rues de la capitale, faisant barrage humain autour de leur prophète. Partie de Lahore dimanche dernier, la « longue marche », qui s'est poursuivie ce mercredi, de ce leader religieux sexagénaire, menace désormais le pouvoir.

Sur le modèle des « printemps arabes »

« Nous allons rester à Islamabad jusqu’à ce que le gouvernement tombe », a déclaré Tahir ul-Qadri qui espère réunir 4 millions de personnes autour de ses revendications.
Paradoxalement, il y a un mois peu de Pakistanais connaissaient son nom. Docteur en droit islamique, l’homme a joué un rôle obscur dans la vie politique complexe de son pays, avant de partir à l’étranger au début des années 2000. Après avoir vécu sept ans en exil au Canada dont il a pris la nationalité, il est revenu au Pakistan quelques jours avant Noël.

Trois jours après son retour, Qadri a créé la sensation en s’en prenant à la classe politique dans son ensemble lors d’une réunion publique à Lahore organisée par la très populaire association caritative Minhaj ul-Quran (« La Voie du Coran ») qu’il dirige. Il a dénoncé la corruption et l’incompétence des élus et a appelé de tous ses voeux une « révolution pacifique » sur le modèle des « printemps arabes ».

A l’heure du bilan au Pakistan, après cinq ans de règne catastrophique d’un gouvernement démocratiquement élu et dirigé par le Parti du peuple pakistanais (PPP), les accusations de Qadri ont fait mouche. « Ce gouvernement n’a apporté que du terrorisme et de la corruption », répète-t-il à l’envi.

Pour les partisans du dirigeant religieux, son appel à « sauver le pays des leaders voleurs et corrompus » est en phase avec l’aspiration de la majorité de la population pakistanaise qui ne connaisse que la pauvreté et le sous-développement. Qadri réclame à cor et à cri la démission du gouvernement et la désignation d’un « caretaker government » composé de technocrates, plus à même, selon lui, d’engager des réformes de fond. Il a lancé un ultimatum au gouvernement pour dissoudre le Parlement fédéral et les Assemblées provinciales. L’ultimatum a expiré mardi.

Le « pion » des militaires et des Occidentaux ?

Les détracteurs du chef religieux qualifient sa démarche de « populiste » et l’accusent de vouloir semer le chaos pour préparer le terrain à un coup d’état militaire. Sa proposition de mettre en place un gouvernement provisoire dans lequel des militaires pourraient siéger, a ranimé les craintes des civils de voir la puissante armée pakistanaise de nouveau s’immiscer dans la gestion politique du pays.

On sait combien la démocratie demeure un sujet sensible au « pays des Purs » qui a vu trois gouvernements civils être renversés par des coups d’Etat depuis la création du pays en 1947. Si les élections ont bien lieu en mai comme prévu, le gouvernement PPP sur lequel préside le veuf de Benazir Bhutto, sera le premier gouvernement démocratiquement élu à aller jusqu’au bout de son mandat. C’est un moment historique pour le Pakistan !

Tout en pointant du doigt les apories de la démocratie à la pakistanaise, Tahir ul-Qadri a réfuté publiquement ses quelconques liens supposés avec les militaires. Comment le croire, quand on sait que l’homme fut l’un des supporteurs les plus enthousiastes de l’ancien chef militaire pakistanais Pervez Musharraf lorsque celui-ci saisit le pouvoir après le coup d’Etat de 1999. Trois ans plus tard, Qadri se fit même élire député sous le gouvernement militaire de Musharraf, avant de rompre bruyamment avec son « parrain » et prendre le chemin de l’exil en 2006.

Enfin, ce leader issu de la confrérie musulmane des Barlevis, réputée pour sa tolérance, a à son actif une fatwa de 600-pages qui déclare non-islamique les attentats suicide dont les talibans ont fait leur arme de prédilection. Ce document est le produit d’une conviction personnelle profonde, mais la pression des services secrets occidentaux n’a peut-être pas été étrangère à sa publication en 2010, dans la foulée des attentats terroristes de Londres et de Madrid. Ce sont ces rumeurs difficilement vérifiables et dont bruissent les couloirs des ministères à Islamabad, qui ont conduit la presse pakistanaise à accuser Qadri d’agir pour le compte des puissances étrangères, ses véritables bailleurs de fonds.

Tahir ul-Qadri demeure encore une énigme pour les Pakistanais. Même si les imprécations de l’imam modéré ne sont pas sans leur rappeler d’autres hommes providentiels de leur histoire récente. Notamment un certain Zia ul-Haq de sinistre mémoire qui, on se souvient, avait fait sa fortune sur la corruption de la classe politique. Les Bhutto en savent quelque chose !

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