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Singapour

A Singapour, «le ras-le-bol d'un type de gouvernance»

Dans la manifestation le slogan «Singapour pour les Singapouriens». Singapour, le 16 février 2013.
Dans la manifestation le slogan «Singapour pour les Singapouriens». Singapour, le 16 février 2013. REUTERS/Edgar Su
8 mn

A Singapour, un appel à manifester à été publié sur internet. Quelque 3 000 personnes ont répondu présent, ce samedi 16 février 2013. C’est une initiative aussi rare qu’originale pour cette cité-Etat, membre de l’Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean) notamment. A Singapour, la vie politique rime avec pouvoir sans partage pour le Parti d'action populaire (PAP), depuis l’indépendance en 1965. Pour en savoir plus sur cette manifestation, David Camroux, professeur à Sciences-Po et spécialiste de l’Asie du Sud-Est, répond aux questions de RFI.

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RFI : Qui sont aujourd’hui ces hommes et ces femmes qui manifestent à Singapour ?

Les Singapouriens pensent qu'on ne les traitent pas avec respect

Singapour: manifestation citoyenne largement suivie

David Camroux : Ils sont franchement de la classe moyenne singapourienne, essentiellement sino-singapourienne, les deux tiers de la population singapourienne d’origine chinoise. Ce sont ceux qui ont le plus bénéficié de la croissance, de la transformation extraordinaire du pays depuis 40 ou 50 ans, depuis l’indépendance.

Sur quoi porte précisément leurs revendications ?

La manifestation est provoquée par la publication par le gouvernement d’un livre blanc sur les aspects démographiques du pays. Et dans ce livre blanc, on a prévu une augmentation de 30% de la population de cette ville-Etat dans les prochaines décennies. C’est ce livre qui a provoqué cette réaction parce que les immigrés sont considérés essentiels pour le bien-être du pays mais en même temps, les conséquences de cette immigration maintenant, c’est une inflation des prix du logement. Il y a aussi des problèmes avec les infrastructures, les transports. Donc, c’est à la fois un peu un ras-le-bol et c’est aussi une sorte de ras-le-bol sur un type de gouvernance technocratique extrêmement paternaliste.

Singapour a déjà une intense densité. On dit par exemple que c’est l’Etat le plus peuplé après Monaco au km²...

Tout à fait. Et c’est aussi le pays qui a le plus dense système internet. Un système qui a été le vecteur de cette manifestation parce que ça s’est passé par internet.

Par internet, car d’un autre côté, la liberté de la presse est très limitée dans le pays...

La liberté de la presse est grande sur tous les autres sujets, sauf sur ceux concernant la vie interne à Singapour. Sur les voisins, l’économie ou les débats politiques, les médias sont très censurés.

Singapour, c’est un Etat dont on parle peu. Quand on y regarde de plus près, on est très loin d’une démocratie exemplaire, donc ?

Oui, on a le même parti au pouvoir depuis cinquante ans. Le PAP a 80 sièges sur les 87 dans le Parlement. L’opposition est même nommée, parce qu’à un certain moment, il n’y avait pas de parlementaires de l’opposition. Donc on a créé les sièges pour avoir un certain écho, une certaine opposition orchestrée. C’est un régime semi-autoritaire, extrêmement paternaliste, mais qui a régné pendant 50 ans sans partage sur ce pays, qu’il a transformé. C’est un parti qui reste quand même populaire. Il a obtenu 60% des voix aux dernières élections. Mais le système électoral est quand même biaisé en faveur du parti au pouvoir.

Sans partage, pourquoi ? Parce que l’économie et la croissance était florissante ? Il y a quelques années encore, Singapour a connu une croissance quasiment à 10% !

Oui, mais c’est sans partage dans la mesure où le PAP se trouve à tous les niveaux de la société. Les fonctionnaires sont membres du PAP, les syndicats appartiennent au PAP. C’est presque un système de parti unique mais qui fonctionne sur un modèle en apparence démocratique.

Ce qu’attendent aujourd’hui les personnes qui sont descendues dans la rue, ce n’est de renverser ce parti au pouvoir, mais bien d’avoir simplement une ouverture de fenêtre plus importante, n'est-ce pas ?

Tout à fait. Et les manifestants ont choisi un lieu symbolique, le Speakers’ Corner, qui est en fait un endroit où il y a un peu de liberté de parole qui a été créée en 2000. Ils ont choisi un endroit qui était une toute petite fenêtre pour justement manifester et dire qu’il faut aller plus loin, qu’il faut écouter la population et qu’il faut arrêter de traiter la population comme le fait le PAP, c’est-à-dire de façon très paternaliste depuis de longues années.

Est-ce qu’il y a des revendications sur les libertés fondamentales ? On peut dire par exemple que les paraboles sont interdites dans le pays. Tout comme des choses plus anecdotiques et totalement étonnantes, par exemple l'interdiction de mâcher du chewing-gum quand ont vit à Singapour.

Il s’agit surtout de la liberté de parole, la liberté de la presse, la liberté d’utiliser internet et aussi la liberté pour la société civile et les groupes religieux de s’organiser davantage. Il y a donc ces demandes émanant d’une classe moyenne sur les libertés d’expression, que l’on retrouve également dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est. Avec le développement, on n’a plus le problème de se nourrir, alors il y a désormais ces demandes-là.

Le pendant de cette mobilisation via internet, c’est qu'il s'agit plutôt d'une nébuleuse protestataire. Il n'y a pas véritablement de personnalité, de figure émergeante pour conduire cette opposition. Cela peut-il être un avantage pour le parti au pouvoir ?

L’opposition est très musclée. Mais elle est en fait contrôlée par l’utilisation des droits de diffamation. Les opposants, même au Parlement, sont souvent traînés devant la justice pour des questions de diffamation, et font banqueroute. Alors, ils ne veulent plus être candidats aux élections. On ne tue pas les opposants mais on trouve une façon de les rendre silencieux par l’utilisation d’une arme subversive.

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