Bangladesh

Droits des travailleurs du textile au Bangladesh: «Il y a un certain cynisme»

Un proche d’une des personnes disparues à la suite de l’effondrement de l’immeuble à proximité de Dacca, au Bangladesh.
Un proche d’une des personnes disparues à la suite de l’effondrement de l’immeuble à proximité de Dacca, au Bangladesh. REUTERS/Andrew Biraj
Texte par : RFI Suivre
6 mn

Mercredi 24 avril, un immeuble occupé par des ateliers de confection textile s’est effondré dans la banlieue de Dacca. Bilan : plus de 340 personnes tuées. Outre la polémique sur la sécurité de ce bâtiment vétuste, Jérémy Codron, spécialiste du Bangladesh au Centre de recherche en sciences sociales de l'international (CERI), explique comment ce drame relance le débat sur les conditions de travail dans les usines textiles au Bangladesh.

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RFI : Le textile est un secteur vital pour l’économie du Bangladesh. Quel est son poids exact ?

Jérémie Codron : Le textile concerne environ un million et demi de travailleurs. C’est un secteur vraiment crucial pour l’économie du Bangladesh, puisqu’il représente à peu près 70 % des exportations totales du pays. Il est vital pour l’économie du pays, en particulier pour l’acquisition de devises étrangères.

En vingt ans, cette industrie a permis de hisser le pays au deuxième rang des exportateurs de textiles. Cette croissance s’est-elle faite au détriment des conditions de sécurité dans les usines ?

C’est un secteur totalement privé, totalement privatisé. Il n’y a que quelques usines publiques, qui sont à peu près contrôlées, mais la plupart des usines et la plupart des acteurs évoluent dans un secteur complètement dérégulé. Il n’y a absolument aucun contrôle de l’Etat, aucune véritable régulation.

Depuis plusieurs années, pourtant, des syndicats se sont constitués pour défendre les salariés du secteur. Sont-ils assez puissants ? Ont-ils vraiment du poids ?

Il y a deux types de syndicats. Il y a d’une part des syndicats modernes, qui se sont créés ces dernières années, en particulier dans les zones franches, où ils sont défiscalisés et ont certains avantages. Dans ces zones, les syndicats sont assez actifs, et défendent plutôt les droits des travailleurs, ou, disons, optent pour une démocratie sociale.

Mais dans les grandes usines textiles dont on parle, les syndicats sont juste des organes des grands partis politiques dominants. Ils sont des organes de contrôle de la population ouvrière, et absolument pas des défenseurs des droits des travailleurs.

Ce n’est pas la première fois qu’un accident de ce type survient ces dernières années : plusieurs incendies ont frappé des industries textiles. Les autorités, à chaque fois, promettent de revoir les normes de sécurité. Or, il ne se passe rien. Qu’est-ce qui bloque ?

Ce qui bloque, c’est le gouvernement. N’importe quel parti au pouvoir, qu’il s’agisse de l'Awami League en ce moment, ou de l’opposition, le BNP, ils marchent main dans la main avec les grands patrons du secteur.

Globalement, on peut dire que ces gouvernements, qu’ils soient de gauche ou de droite, sont clairement aux mains de ces grands capitalistes, de ces grands industriels. Et il n’y a pas de véritable volonté de développer les droits des travailleurs, d’autant que les grèves et autres incidents de ce genre fragiliseraient énormément le secteur.

D’un côté, des annonces sur des mises aux normes, et de l’autre, un appel à reprendre finalement très vite le travail, pour ne pas fragiliser la production. Peut-on parler d’un double discours des autorités ?

Oui, tout à fait. Il y a un certain cynisme. Je pense qu’étant donné que nous sommes dans une année électorale, le gouvernement va dire qu’il va œuvrer vers plus de droits, plus d’organisation des travailleurs et plus de sécurité. Mais en réalité, le discours est très cynique depuis mercredi. Et globalement, ce que l’on observe, c’est plutôt une volonté de reprendre le travail le plus vite possible et de défendre l’image du Bangladesh à l’étranger, de montrer que c’est une économie dynamique qui peut se relever d’une telle catastrophe, pour ne pas froisser les investisseurs étrangers.

Justement, ne faut-il pas aussi incriminer les grandes entreprises occidentales, pour lesquelles travaillent ces ouvriers du textile ?

Tout à fait. On peut se poser la question. Là, les personnes les plus visées étaient les propriétaires du bâtiment en question. Mais les gens qui sont dans la rue et certains syndicats demandent aussi que les propriétaires des usines elles-mêmes, ceux qui louaient ces locaux et étaient tout à fait au courant de la vétusté des lieux, soient jugés également. On peut se poser la question, en effet, sur les usines en elles-mêmes.

Régulièrement, l’organisation internationale du travail (OIT) demande aussi des lieux de travail plus sûrs. A-t-elle vraiment du poids ?

Elle a très peu de poids. Elle a du poids depuis quelques années, justement dans les zones franches que j’évoquais, qui s’alignent - un peu - sur les normes d’autres pays, comme la Chine ou l’Inde. Ces zones où, quand même, on a des conditions de travail un peu meilleures. Mais, c’est surtout dans le secteur des ONG et de la société civile que l’on peut trouver certains acteurs, comme Human Rights Watch, par exemple, qui est une organisation assez active au Bangladesh, qui pointe du doigt tous ces problèmes de sécurité et de précarité du travail.

Ce type d’accident peut-il nuire à l’image du Bangladesh à l’étranger ?

Cela peut vraiment nuire. En ce moment, le Bangladesh est vraiment sur le fil du rasoir, au sens où le secteur textile a joué jusqu’à présent sur des coûts du travail, de la main-d’œuvre, extrêmement faibles, même par rapport à ses voisins indiens ou chinois. Et il commence à se faire dépasser à ce niveau-là, à se faire concurrencer par d’autres pays, comme le Vietnam par exemple. D’autre part, cet avantage d’un coût du travail très faible est contrebalancé par une fragilité d’un secteur que les investisseurs savent très précaire.

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