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Chine

Pékin et la stratégie du harcèlement dans les mers de Chine

Photo aérienne d’un navire de surveillance chinois naviguant à proximité d’un bateau garde-côte japonais, dans l’est de la mer de Chine, non loin des iles Senkaku.
Photo aérienne d’un navire de surveillance chinois naviguant à proximité d’un bateau garde-côte japonais, dans l’est de la mer de Chine, non loin des iles Senkaku. REUTERS/Kyodo

La fête du Travail et la « golden week », la semaine de vacances réduite désormais à trois jours autour du 1er mai en Chine, ont fait retomber la tension dans les mers environnantes. Mais à quelques jours d'intervalle, les Japonais ont signalé la présence concomitante d’avions et de navires chinois autour des îles Diaoyu/Senkaku. Aujourd’hui, le Vietnam critique l’arrivée de touristes chinois sur des îlots en mer de Chine méridionale.

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De notre correspondant à Pékin,

Ce sont des vacances un peu particulières qu’a choisi la centaine de touristes qui a embarqué dimanche 28 avril pour les îles Paracels, aussi appelées Xisha par les Chinois et Hoang par les Vietnamiens. Trois nuits de croisière vers des îlots coralliens aux sables blancs, promettait la brochure.

Pas de risque de se retrouver noyé par la foule, depuis la bataille de 1974 qui a fait officiellement 53 morts dans les rangs vietnamiens (le nombre des victimes chinoises n’a jamais été rendu public). La carte postale est restée quasi inhabitée en raison des tensions récurrentes avec Hanoï, qui revendique toujours l’archipel et a d’ailleurs qualifié cette opération touristique « d’invasion ».

Ville de Sansha, îles Paracels. Photo: 27 juillet 2012.
Ville de Sansha, îles Paracels. Photo: 27 juillet 2012. CHINA OUT AFP PHOTO

« Récupération des territoires perdus »

Cette omniprésence civile et militaire de la Chine dans les mers du Sud va avec l’enrichissement du pays. Deuxième puissance économique du monde, la Chine entend récupérer des territoires qu’elle considère comme relevant de sa souveraineté.

La semaine dernière, les médias indiens ont ainsi affirmé que l’Armée populaire de libération avait franchi la frontière sino-indienne afin d’établir un camp militaire dans l’Himalaya. L’accusation a immédiatement été démentie par Pékin, mais elle réveille, comme à chaque incident de ce genre, le souvenir de la guerre de 1962 perdue par l’Inde, New Delhi n’hésitant pas à ressortir l’arme du Tibet en menaçant contester le contrôle de la région autonome tibétaine par Pékin quand les choses vont trop loin.

Cet exemple illustre en tout cas le fait que la Chine a aujourd’hui des problèmes sur l’ensemble de ses frontières, comme l’affirme Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

La Chine considère qu’elle est légitime dans ses contentieux…Qu’elle doit récupérer les choses qui lui appartiennent…

Jean-Vincent Brisset

En dehors du Pakistan, de la Russie et de l’Asie centrale, la Chine de 2013 est encerclée par les contentieux. Avec parfois des conflits en sommeil (avec les Coréens par exemple). Pour de nombreux analystes, une péninsule coréenne réunifiée pourrait être amenée à revendiquer des portions de territoires dans le Dongbei chinois (Nord-est), ce que veut absolument éviter Pékin.

Frontières et intérêts vitaux

Est-ce que les mers de Chine font partie des « core interest », comme les appellent les Anglo-saxons, les intérêts vitaux de la Chine ? La réponse est oui, mais de manière indirecte. En 2009, le conseiller d’Etat Dai Bingguo a ainsi défini trois intérêts vitaux pour le pays : la maintenance du système politique actuel, le développement économique indispensable au maintien du régime de Parti unique, et la défense de la souveraineté du territoire dont les îles des mers de Chine.

A cette formalisation théorique des objectifs s’ajoute leur légalisation. Les îles Senkaku / Diaoyu, administrées par le Japon et revendiquées par Pékin comme un territoire souverain, ont ainsi été inscrites dans la loi chinoise à l’automne dernier.

L'île d'Uotsuri fait partie des îles Senkaku / Diaoyu que se disputent le Japon et la Chine.
L'île d'Uotsuri fait partie des îles Senkaku / Diaoyu que se disputent le Japon et la Chine. REUTERS/Kyodo

Plus récemment, les cinq administrations maritimes chinoises ont été réunies en une seule entité. « On avait cinq doigts de la main, on a maintenant un poing fermé », constate Stéphanie Klein Albrandt, directrice de l’Asie du nord-est à l’International Crisis Group.

Une manière de pouvoir agir plus vite et plus fort sur les points contestés, que Mme. Klein Albrandt qualifie de « reactive assertiveness », que l’on pourrait traduire en français par « s’imposer par la réaction ».

Les Chinois attendent qu’un autre pays les provoque…

Stéphanie Klein Albrandt

Risque d’incident aérien

Les Chinois agitent le chiffon rouge et attendent une erreur de l’adversaire. Certains estiment à près de 300 les sorties des chasseurs chinois près des îles Diaoyu / Senkaku depuis le début de l’année. Le week-end dernier encore, 40 avions chinois, pour la plupart des jets de l’armée, se sont approchés en même temps des « rochers de la discorde », et ce sur un « axe convergent », comme le disent les militaires.

Un schéma tactique désormais connu, qui contraint les F-15 de l’armée de l’air japonaise à décoller automatiquement de leur base d’Okinawa en réaction, même si les avions chinois font généralement demi-tour avant d’entrer dans l’espace aérien nippon.

Cet avion de surveillance maritime chinois, de type Harbin, a survolé l'espace aérien japonais en décembre 2012. C'était une première depuis la Deuxième Guerre mondiale.
Cet avion de surveillance maritime chinois, de type Harbin, a survolé l'espace aérien japonais en décembre 2012. C'était une première depuis la Deuxième Guerre mondiale. REUTERS/11th Regional Coast Guard Headquarters-Japan Coast Guard

Ce bras de fer dans les airs est évidemment beaucoup plus risqué, car le temps de réaction dans un cockpit est plus réduit qu’à la barre d’un navire. La collision entre un avion espion américain EP3 et deux chasseurs chinois en 2001 avait provoqué le gel des relations entre les deux pays pendant des mois. Mais l’étincelle qui provoque le conflit peut aussi surgir d’un accident lors de manœuvres navales dans les mers du Sud. Jean-Vincent Brisset craint un dérapage.

Il y a des problèmes de commandement, de maturité opérationnelle…

Jean-Vincent Brisset

Contrairement aux Etats-Unis, la Chine a encore des difficultés à gérer plusieurs crises à la fois. Les tensions avec le Japon notamment étaient ainsi retombées au plus fort de la crise avec la Corée du Nord ces dernières semaines. La confrontation pourrait reprendre avec le début de la saison de la pêche.


Pour approfondir

Entretien avec Stéphanie Klein-Ahlbrandt, directrice de recherche pour l’Asie du Nord-est au sein de l’International Crisis Group

Stéphanie Klein-Ahlbrandt.
Stéphanie Klein-Ahlbrandt. DR

RFI : Vous avez inventé le concept de « reactive assertiveness » pour décrire l’attitude chinoise dans les mers de Chine. Cette stratégie de la réaction permet-elle à Pékin de s’imposer ?

Stéphanie Klein-Ahlbrandt : Les Chinois attendent effectivement que les pays voisins commettent une provocation. Ca peut être les Philippines, le Vietnam et le Japon par exemple. Et évidemment, la Chine se prépare à réagir à un niveau supérieur. Si par exemple la provocation est de 3 sur une échelle de 1 à 10, la réponse de Pékin sera de 8 afin de retourner la situation en sa faveur.

L’objectif est-il de faire reconnaître par Tokyo l’existence d’un contentieux autour des îles Diaoyu/Senkaku, contentieux que le Japon a toujours nié jusqu’à présent ?

C’est une partie de l’objectif, mais ça va plus loin en réalité. Juste après que les Japonais ont nationalisé les îles, les Chinois ont immédiatement inscrit dans la loi le fait que l’archipel contesté faisait partie de leur territoire. Les analystes chinois nous ont alors confié que c’était quelque chose qu’ils souhaitaient faire depuis longtemps, mais qu’ils avaient besoin d’un prétexte pour le faire. C’est la première fois que les Chinois légalisent ainsi l’appartenance de territoires qu’ils n’administrent pas. Ils avaient besoin d’un prétexte, le prétexte est venu et ils ont la loi. Cette loi a des répercussions concrètes puisqu’elle permet aux agences maritimes chinoises d’avoir de nouvelles exigences vis-à-vis du gouvernement central : « Maintenant, nous voulons aller plus loin avec plus de bateaux puisque vous avez inscrit ces îles Senkaku/Diaoyu dans la loi ». Cela a créé une dynamique institutionnelle que les Chinois appellent « overlapping administration » (chevauchement des administrations), qui permet de dire aux Japonais : « Vous n’êtes plus les seuls à administrer les îles ». La loi et l’envoi systématique de bateaux dans les eaux entourant les îles participent de cette stratégie de la réaction permettant à la Chine de s’imposer. C’est aussi une tentative pour mettre de la distance entre le Japon et les Etats-Unis.

Outre les eaux territoriales, il y a maintenant l’espace aérien. Près de 40 avions chinois se sont approchés des îles Diaoyu / Senkaku le week-end dernier...

Ce n’est pas la première fois. Depuis l’année dernière, la Chine a multiplié les sorties aériennes en direction des îles Diaoyu. Et on constate à chaque fois une réaction quasi automatique du côté Japonais : Tokyo est obligé de faire décoller ses chasseurs en réaction. Le problème avec les avions, c’est que le temps de décision est réduit. Donc, la source de conflit augmente. Si la moindre chose se passe, on peut très vite arriver à l’accident. Si on considère que la situation est celle d’une baignoire et qu’il y a beaucoup de bateaux dedans, c’est une question de temps avant que des navires entrent en contact. Un contexte naval tendu est déjà dangereux, mais il laisse quand même le temps de la décision. Dans un contexte de défi aérien, c’est beaucoup plus périlleux car les décisions doivent se prendre en quelques secondes. Le moindre incident peut entrainer une crise, puisque ceux qui ont l’information sont sur le terrain. Ils ont intérêt à rejeter la responsabilité sur l’adversaire. Ils ne diront jamais : « C’est notre faute ! » Les gouvernements dépendent de cette information de terrain, ce qui peut entraîner une escalade dans un contexte de nationalisme exacerbé des opinions.

Les médias chinois parlaient ces dernières semaines d’une situation proche de la guerre. C’est probablement exagéré, mais du coup les choses ont été perçues comme telles par une grande partie de l’opinion en Chine, n'est-ce pas ?

Tout cela fait partie de la tradition chinoise d’une éducation patriotique délivrée au travers des médias depuis plusieurs décennies déjà. Tous les jours sur CCTV, ils parlent des Japonais et des îles considérées comme chinoises. C’est dangereux, parce que cela sensibilise la population à l’idée qu’il peut y avoir une guerre, ce qu’on ne peut pas accepter. Une guerre entre les deuxième et troisième économies du monde serait un désastre pour les deux parties. Pékin et Tokyo en ont bien conscience et accordent leur priorité au développement de leur économie. Le problème, c’est qu’un conflit n’est quasiment jamais quelque chose de planifié, c’est la conséquence d’une bêtise, de quelque chose d’imprévu. Et pour éviter un conflit, il faut des mécanismes qui permettent aux deux parties de se comprendre, de connaître les objectifs de l’autre et pouvoir se parler s’il y a un problème. Or, nous constatons depuis déjà trois ou quatre ans que ces mécanismes ont été très sérieusement affaiblis. En Chine comme au Japon, les dirigeants ont moins de pouvoir qu’avant, et cette faiblesse relative de l’exécutif est à mettre en rapport avec le dynamisme du nationalisme des deux côtés, renforcé par les réseaux sociaux.

Que dire des touristes chinois envoyés en croisière près des îles Paracels ?

Il y a une politique maritime chinoise, et elle vaut pour l’ensemble des mers de Chine. Y compris la mer de Chine du Sud bien sûr. Cette politique est d’ailleurs mise en avant par le président Xi Jinping depuis l’été dernier. Donc, toutes ces actions -que ce soit des touristes chinois sur les îles Paracels, les nouvelles régulations autour de Hainan ou la réunion des cinq agences maritimes chinoise en une seule entité- participe de cette volonté de renforcer la position de la marine chinoise.

Le 8 avril dernier, Xi Jinping a rendu visite aux pêcheurs de la ville de Tanmen, dans la province chinoise de Hainan. Il a alors qualifié la mer de Chine méridionale de « mer des ancêtres »...

Cette volonté chinoise de développer sa puissance maritime fait même bouger des pays qui, jusqu’à présent, souhaitaient rester dans l’ombre et ne voulaient, en tout cas, pas faire de vague face au géant chinois.

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