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Thaïlande

Jean-Louis Margolin: en Thaïlande, «l'opposition ne veut pas lâcher la proie pour l’ombre»

Des manifestants antigouvernementaux à Bangkok, le 9 décembre 213
Des manifestants antigouvernementaux à Bangkok, le 9 décembre 213 REUTERS
6 mn

Entre 200 000 et 300 000 personnes se sont rassemblées dimanche 8 décembre à Bangkok pour demander à nouveau le départ du gouvernement. Le Premier ministre, Yingluck Shinawatra a annoncé ce lundi la dissolution du Parlement. Mais cette décision ne devrait pas satisfaire ses opposants selon Jean-Louis Margolin, historien, enseignant et chercheur à l’université Aix-Marseille et à l’Institut de recherche asiatique, qui explique qu'une sortie de crise n'est pas envisageable tout de suite, car l'opposition ne dispose que de peu d'options. Les urnes n'en sont pas réellement une.

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La dissolution va-t-elle dans le sens de l’apaisement ?

Jean-Louis Margolin : Théoriquement c’est ce qui devrait se produire. Après tout, les manifestants contestaient ce gouvernement, appuyé sur une forte majorité parlementaire. Les députés de l’opposition ont démissionné en masse il y a quelques jours. Donc en principe, dans la logique d’une crise politique dans un pays démocratique ou en voie de démocratisation, les choses devraient pouvoir se résoudre par une nouvelle élection.

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Or, dans la réalité on a quand même l’impression que rien n’est véritablement résolu. Tout simplement parce que tous les observateurs prévoient que l’actuelle majorité, c'est-à-dire celle qui soutient le Premier ministre contesté, devrait être reconduite assez confortablement lors des élections qui doivent venir, vraisemblablement le 2 février.

En conséquence l’opposition se trouve extrêmement démunie, dans une situation difficile. Et évidemment, elle ne veut pas lâcher la proie pour l’ombre. C’est à dire concrètement, la possibilité de faire tomber le gouvernement et de le remplacer par une administration nouvelle pas très définie, mais évidemment à sa solde, pour des élections où son avenir paraît quand même très hypothétique. Si elle acceptait d’y participer, à ce moment-là elle serait bien obligée d’en accepter le verdict et donc de faire taire ces rancoeurs, au moins pour un certain temps.

Parce que ce que voudrait l’opposition c’est un conseil du peuple, et donc un organe qui n’est pas élu ?

Nous sommes dans une situation assez bizarre. Nous avons mouvement qui est dirigé par un parti qui s’intitule le Parti démocrate, qui est d’ailleurs historiquement le plus vieux des partis thaïlandais, et qui dans le passé, dans les années 70, 80, 90, a lutté courageusement contre les diverses dictatures militaires qui ont été là la tête de ce pays.

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Par une espèce d’étrange retournement de situation, ce parti appelle pratiquement à un régime qui se pare bien sûr d’un terme avantageux (le Conseil du peuple), mais qui concrètement ne pourrait revenir qu’à une forme de dictature soutenue par l’armée, par les élites et en particulier par le palais.

Cette proposition, évidemment assez étonnante, s'est même accompagnée il y a quelque temps d’une autre, cà savoir de retirer le droit de vote à une partie de la population paysanne, rurale, pauvre, considérée comme immature et incapable d’exercer avec discernement ce droit de vote.

Et proprement antidémocratique ?

Antidémocratique et peu propre, finalement à pouvoir regrouper une majorité de Thaïlandais et peut-être encore moins l’opinion internationale, dans la mesure où elle a un rôle à jouer derrière ce mouvement.

La Thaïlande n’est-elle pas en train de jouer l’éternel recommencement, à savoir une minorité très entendue, qui se fait vraiment entendre dans capitale, et le pays qui reste en marge de cette contestation ?

On a l’impression effectivement que les choses se concentrent sur Bangkok. Il y a eu quelques mouvements également dans le sud du pays. Il faut savoir que cette région est beaucoup plus riche que le nord, traditionnellement, du fait des mines, de l'exportation de matières premières, et puis, plus récemment, du fait du tourisme. Donc le sud du pays soutient traditionnellement le Parti démocrate.

Mais disons que dans le cœur du pays, c'est-à-dire les grandes zones rurales, ou en particulier la riziculture dans le nord, dans le nord-est du pays, là au contraire, soit on n’a pas bougé, soit on a plutôt manifesté son soutien par des manifestations au gouvernement.

Nous avons quand même le risque d’une rupture accentuée finalement, entre différentes régions, entre différentes couches sociales, et même à la limite - ça pourrait être inquiétant à l’avenir - entre différentes ethnies. Il faut savoir quand même que la population de Bangkok est très largement composée de sino-thaïs par exemple, qui évidemment sont, dans une certaine mesure en décalage, en tout cas sur le plan politique, avec la masse de la population rurale.

Quelle peut être aujourd’hui justement, la réponse de l’opposition ? On appelle au boycott ?

C’est certainement ce qu’elle serait tentée de faire, parce que quand on ne peut pas remporter des élections, la meilleure tactique au fond, c’est de considérer que ces élections sont illégales, anormales et qu’on ne peut pas y participer.

En même temps évidemment, beaucoup de Thaïlandais comme d’observateurs internationaux, risqueraient de trouver cette tactique légèrement abusive, parce qu’évidemment, appeler au boycott d’élections avant même qu’on sache comment elles pourront être organisées, ça risquerait de mettre en grande difficulté ces gens, si par exemple une forme de supervision internationale permettait de garantir la légitimité du scrutin organisé. Ça sera peut-être au fond la meilleure tactique pour l’actuelle Première ministre, si du moins elle continue à se sentir en position de force.

Vous évoquez au début de cet entretien l’échéance de février. Pourquoi si loin ?

C’est une question constitutionnelle. Je crois que dans n’importe quel pays, il faut quand même un certain temps pour pouvoir mettre en place des élections. En l'occurrence, elles doivent se tenir en Thaïlande dans un délai de 60 jours. Or le 2 février est  une date assez éloignée - environ six semaines - de l'échéance de ce délai. C'est donc quelque chose de tout à fait normal.

D’ailleurs si les élections étaient organisées plus rapidement, on pourrait accuser le gouvernement de vouloir faire une manœuvre pour empêcher l’opposition de pouvoir se mettre en ordre de bataille à temps.

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