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Thaïlande

En Thaïlande, «l'armée feint d’être au-dessus des factions»

Des militaires sont regroupés dans le centre de Bangkok, le 21 mai 2014.
Des militaires sont regroupés dans le centre de Bangkok, le 21 mai 2014. REUTERS/Damir Sagolj

Finalement, l'armée thaïlandaise a tranché, après des mois de manifestations des opposants au gouvernement. Elle vient de prendre le pouvoir ce jeudi 22 mai, deux jours après la mise en place de la loi martiale. Jean-Louis Margolin, spécialiste de l'Asie contemporaine à l'Institut de recherche sur le sud-est asiatique, revient sur les implications de cette prise de pouvoir.

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RFI : Ce coup d’Etat constitue-t-il réellement une surprise, dans la mesure où depuis deux jours les militaires sont sur les médias et ont instauré la loi martiale ?

Jean-Louis Margolin : La réponse est double. Non en ce sens que la situation est inextricable depuis des mois en Thaïlande et que, au fond, tout le monde s’attendait à ce que l’armée finisse par intervenir pour essayer de faire quelque chose. Mais quand même, dans une certaine mesure, on pouvait avoir l’impression que cette proclamation de la loi martiale il y a deux jours permettrait au moins de voir venir pendant quelque temps. Et peut-être ainsi de parvenir à une solution un petit peu plus en douceur.

Au fond, il faut bien le dire aussi, cette solution aurait permis d’éviter à l’armée de se retrouver à nouveau au pouvoir, mais sans trop savoir quoi y faire, comme cela s’est passé à dix-huit reprises dans les huit dernières décennies. Autant l’armée a pris à de nombreuses reprises très facilement la direction des opérations, autant il faut bien le dire, son bilan une fois en place, n’a pas été très brillant. A plusieurs reprises, y compris par exemple en 2006, elle a dû, au fond, abandonner le pouvoir quelques mois ou peu d’années après, dans une situation pas meilleure que la situation qui avait provoqué son intervention.

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Si je vous comprends bien, il n’y a pas de réelle stratégie de l’armée aujourd’hui ?

C’est difficile à dire. Selon moi, cette intervention relativement limitée, ce coup d’Etat à 50% que représentait la proclamation de la loi martiale, allait peut-être permettre de donner une sorte de poire pour la soif aux partisans du gouvernement, aux chemises rouges, toujours très actifs, toujours rassemblés par dizaines de milliers dans les environs de Bangkok. Il devait leur permettre d’espérer qu’il puisse y avoir encore une issue qui puisse les ménager quelque peu. Ménager leur chance, soit de conserver, soit en tout cas de revenir un jour au pouvoir.

Là, la situation a évolué. Elle est quand même plus radicale, plus agressive, vis-à-vis évidemment du corps gouvernemental. Même si, un petit peu pour la forme, l’armée feint d’être au-dessus des factions, d’être en quelque sorte neutre, entre chemises jaunes et chemises rouges.

Le chef d'état-major des armées thaïlandaises, Prayuth Chan-ocha, est apparu entouré de son staff à sur les chaînes de télévisions du pays pour annoncer la prise du pouvoir de l'armée.
Le chef d'état-major des armées thaïlandaises, Prayuth Chan-ocha, est apparu entouré de son staff à sur les chaînes de télévisions du pays pour annoncer la prise du pouvoir de l'armée. capture d'écran TV thaïlandaise

On sait que traditionnellement elle est plutôt proche des chemises jaunes ?

Exactement. Bien sûr, le chef très radical des chemises jaunes, Suthep Thaugsuban, a semble-t-il été emmené en résidence surveillée. Mais un des dirigeants des chemises rouges aussi. Et on peut quand même avoir l’impression - ce qui se vérifiera ces prochaines heures ou ces prochains jours -, que les chemises jaunes sont quand même globalement satisfaites de l’évolution. Même si l’armée, évidemment, tâchera de se maintenir à une certaine distance, au moins formelle, par rapport à ce mouvement, disons de grande polarisation de la société thaïlandaise. Pour essayer d’éviter une réaction trop forte, trop violente. Et ce coup-ci, peut-être, avec beaucoup de victimes. Un début de guerre civile qui pourrait agiter les zones où les chemises rouges sont très majoritaires et en particulier les campagnes du nord et du nord-est.

 → A (RE)LIRE : Thaïlande: à Bangkok, l'occupation des quartiers continue

Le dialogue qui avait été amorcé hier et qui a finalement abouti à une impasse. Ce dialogue entre les partisans du gouvernement et de l’opposition, avait-il une chance d’aboutir ?

A priori non. D’une part les positions des uns et des autres sont quand même extrêmement éloignées. Des dialogues on en a connus des dizaines et des dizaines ces derniers mois qui n’ont abouti à rien. La position de l’opposition est totalement maximaliste demandant une capitulation complète du gouvernement, un changement de Constitution, l’expulsion de toute la famille Shinawatra du pays, et, pratiquement, le retrait du droit de vote d’une bonne partie de l’électorat. Justement , l’électorat pauvre qui a voté pour l’actuel gouvernement, pour les chemises rouges, pour le clan Shinawatra. Donc les positions étaient difficilement conciliables. D’autant plus que quelque part, il y avait sans doute partie liée entre l’opposition qui se sentait le vent en poupe, et les auteurs du présent coup d’Etat militaire.

Vous évoquez la famille Shinawatra. On a vu que Thaksin Shinawatra était de nouveau très présent sur les réseaux sociaux. Y a-t-il une chance de le voir revenir sur le devant de la scène ?

Il n’a jamais vraiment quitté le devant de la scène. On a toujours beaucoup, beaucoup parlé de lui. Mais évidemment il est actuellement exilé loin du pays. Son retour en Thaïlande paraît évidemment tout à fait impossible dans les circonstances actuelles, encore plus impossible qu’auparavant. Mais ce qu’il représente, en tout cas son clan, sa tendance politique, qui, il faut le rappeler, a remporté toutes les élections depuis maintenant une quinzaine d’années, ne vont pas disparaître comme par enchantement de la scène politique thaïlandaise. Et c’est l’armée maintenant qui est responsable du gouvernement qui devra faire avec d’une façon ou d’une autre.

Que va-t-il se passer, puisque l’on sait qu’il y avait un processus électoral qui était engagé avec des élections législatives au mois de juillet ? Que doit-on attendre ?

Il parait certain maintenant que ces élections n’auront pas lieu. Elles risqueraient fort encore – si elles sont régulières - de fournir une nouvelle victoire au camp du gouvernement sortant.

Donc on peut penser qu’on aura peut-être quelque chose comme un référendum, mais plus probablement encore une forme de gouvernement qui se présentera comme un gouvernement de techniciens, comme un gouvernement au-dessus des partis, qui va exercer le pouvoir. Son objectif sera alors de stabiliser un minimum la situation pendant un an ou deux ans et à préparer une nouvelle Constitution. Une énième Constitution - la Thaïlande en a très souvent changé -, et qui sera faite de telle sorte sans doute que le suffrage universel aura beaucoup moins de poids que dans la Constitution actuelle.

On va sans doute vers un régime largement oligarchique, voire une forme de monarchie censitaire en quelque sorte. Puisqu’il ne faut pas oublier que la Thaïlande reste une monarchie. Donc avec une sorte de retrait de toutes possibilités à l’électorat pauvre, d’influer sur la composition du gouvernement. Cela à condition que la stabilisation puisse être obtenue. Ce qui n’est pas tout à fait évident.

 → A (RE)LIRE : Thaïlande: un coup d'Etat «de facto»

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