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Inde

Inde: «Modi n’a aucun intérêt à être provocateur»

Le nouveau Premier ministre indien Narendra Modi (d) salue le président Pranab Mukherjee, après la cérémonie d'investiture, le 26 mai 2014.
Le nouveau Premier ministre indien Narendra Modi (d) salue le président Pranab Mukherjee, après la cérémonie d'investiture, le 26 mai 2014. REUTERS/Adnan Abidi

Le nouveau Premier ministre indien Narendra Modi a prêté serment lundi 26 mai. L’arrivée au pouvoir de cet ultranationaliste hindou à New Delhi inquiète les Indiens laïcs qui se demandent si, fort de sa majorité absolue au Parlement, Modi ne sera pas tenté de mettre en œuvre les projets politiques rétrogrades des nationalistes hindous. Décryptage de Christophe Jaffrelot, politologue, auteur de : Les nationalistes hindous, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques (1993). 

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Le nouveau Premier ministre indien Narendra Modi a prêté serment lundi 26 mai. Il est le leader du parti hindouiste le « Bharatiya Janata Party » (BJP, le Parti du peuple indien) qui vient de remporter triomphalement les élections législatives d’avril-mai 2014. Charismatique et autoritaire, l’homme a fait ses armes au sein du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh) qui est la matrice idéologique et militante du BJP. L’arrivée au pouvoir de cet ultranationaliste hindou à New Delhi inquiète les Indiens laïcs qui se demandent si, fort de sa majorité absolue au Parlement, Modi ne sera pas tenté de mettre en œuvre les projets politiques rétrogrades des nationalistes hindous.

Eclairages de Christophe Jaffrelot, chercheur au CERI (Centre d’études et de recherches internationales) Sciences Po, CNRS. Il est l’auteur de : Les nationalistes hindous, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques (1993).

RFI- Ce n’est pas la première fois que les nationalistes hindous arrivent au pouvoir à New Delhi. Ils étaient déjà aux manettes en 1977, puis de nouveau entre 1998 et 2004. En quoi consiste l’originalité de la victoire des hindouistes aux législatives de cette année ?

Christophe Jaffrelot - C’est une situation parfaitement inédite, car pour la première fois le parti hindouiste est majoritaire au Parlement fédéral. Alors que dans le passé, les hindouistes ont gouverné en collaboration avec d’autres partis politiques qui ne partageaient pas leurs idées, cette fois ils jouissent d’une majorité absolue avec 282 sièges sur un total de 543. Du coup, ils n’ont pas besoin du moindre partenaire pour gouverner. C’est une configuration totalement nouvelle.

Ils peuvent donc faire ce qu’ils veulent !

Pas tout à fait. Il y a quand même une opposition, une Constitution, un appareil judiciaire. On va voir dans quelle mesure les institutions et les contre-pouvoirs vont résister. Politiquement, les hindouistes sont quand même les seuls maîtres à bord.

Depuis le XIXe siècle, l’Inde est tiraillée entre deux grandes traditions nationalistes : la tradition séculaire, universaliste incarnée par les pères fondateurs et la tradition hindouiste fondée sur la religion. On ne connaît pas très bien cette dernière en Occident. Pourriez-vous définir en quelques mots les idées et les ambitions qui animent les hindouistes ?

Ce qui définit clairement le nationalisme hindou et le différencie du nationalisme indien, c’est la prééminence que celui-ci accorde aux hindous (80% de la population), considérés comme les vrais fils du sol. On peut dire que le nationalisme hindou est fondé sur l’équation entre l’identité indienne et la civilisation hindoue. Les hindouistes estiment que seuls les hindous ont pour vocation à incarner la nation indienne. Selon eux, les minorités chrétienne et musulmane doivent prêter allégeance aux symboles de l’identité hindoue pour pouvoir vivre dans ce pays. Dans les faits, cela se traduit par des politiques restrictives, comme ce qui a été pratiqué par le nouveau Premier ministre Narendra Modi alors qu’il était « chief minister » du Gujarat. Son administration a refusé, par exemple, de mettre en œuvre au niveau de l’Etat du Gujarat la politique des bourses en faveur des étudiants musulmans.

Narendra Modi a milité au sein du RSS avant de passer au BJP qui est le bras politique du premier. Avec une majorité absolue au Parlement, ne serait-il pas tenté de changer la Constitution qui sépare la religion et l’Etat pour mettre en place cet Etat hindou défendu par le RSS ?

Je ne crois pas. Tout d’abord, il doit avoir une majorité de deux tiers à la Chambre basse et à la Chambre haute pour changer la Constitution. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Deuxièmement, Modi n’a aucun intérêt à être aussi provocateur, car c’est une provocation majeure de vouloir changer la Loi fondamentale. Il va certainement vouloir réformer le pays en profondeur, mais sans toucher à la Constitution- même, sans doute, s'il acquiert les moyens législatifs pour cela.

Difficile d’imaginer que le RSS ne fasse pas pression sur le nouveau Premier ministre pour qu’il mette en œuvre quelques-unes des mesures chauvinistes que réclament ses idéologues.

Le RSS va avoir du mal à imposer ses orientations stratégiques à Narendra Modi qui, tout au long de ses trois mandatures au Gujarat, a tenu à affirmer son indépendance vis-à-vis des idéologues hindouistes. Modi est un homme de pouvoir qui décide seul sans se référer à quiconque. L’homme n’a pas du tout la fibre collective. Par ailleurs, Modi sait que les nationalistes hindous lui doivent la victoire écrasante des leurs aux élections qui viennent d'avoir lieu. Il n’a donc pas d’ordre à recevoir du RSS ni de quiconque qui voudrait le contrôler. Enfin, Modi n’a aucun intérêt à ouvrir des fronts politiques, car il sait qu’il est d’abord attendu sur le terrain économique. Sa priorité est le redressement de l’économie. C’est ce qu’il devra réussir s’il ne veut pas perdre le soutien de la classe moyenne urbaine qui a massivement voté pour lui. Mais en cas d’échec sur le plan économique, il sera tenté de jouer la carte hindouiste pour rester au pouvoir au risque de réveiller les tensions communautaires.

La construction à Ayodhya d’un temple dédié au dieu Ram sur le site de la mosquée détruite en 1992 par les activistes hindous, la mise en cause de l’autonomie de l’Etat du Jammu-et-Cachemire, l’introduction d’un code civil uniforme applicable à la majorité comme aux minorités… Vous voulez dire tous ces projets si chers aux idéologues du RSS ne sont plus des priorités pour Narendra Modi ?

Ce sont tous des projets difficiles à mettre en œuvre quand on est au gouvernement. Changer le statut du Jammu-et-Cachemire, cela équivaut à une déclaration de guerre au Pakistan. La construction du temple de Ram à Ayodhya ne pourra se faire sans creuser un peu plus le fossé communautaire et conduire à des émeutes incontrôlables. La seule réforme qui pourrait passer sans trop de heurts est sans doute celle de la loi personnelle qui régit le statut des femmes musulmanes. Mais dans l’immédiat, Modi n’a aucun intérêt à diviser le pays en s’attaquant à ces questions aussi polarisantes.

Depuis l’élection de Modi, le RSS semble se tenir très en retrait, refusant de vouloir peser d’une manière quelconque sur la conduite des affaires. Comment s’explique cette relative modestie ?

Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, juridiquement, depuis 1949, après que l'un de ses anciens membres a assassiné Mahatma Gandhi en 1948, le RSS a dû s’engager, à travers ses statuts, à ne pas jouer de rôle politique. Qui plus est, le projet du RSS n’est pas seulement politique. On peut parler d’un projet millénariste et muitisectoriel qui conduit cette organisation à être présente à tous les niveaux de la vie indienne (à travers des syndicats ouvriers, étudiants, paysans...). Le BJP, son bras politique, n’est qu’un outil à sa disposition parmi beaucoup d’autres. 

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