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Photographie

Paris Photo expose la censure en Chine

« Now-ing » (2012), photographie de Chi Peng, artiste exposé à Paris Photo à la galerie Paris-Beijing.
« Now-ing » (2012), photographie de Chi Peng, artiste exposé à Paris Photo à la galerie Paris-Beijing. Chi Peng / Courtesy Galerie Paris--Beijing.

Le plus prestigieux salon d’art photographique au monde ouvre ce jeudi 13 novembre ses portes au Grand Palais de Paris. Et pour une foire qui cherche surtout à vendre des tirages dont les prix atteignent parfois le million d’euros, l’édition 2014 de Paris Photo s’annonce étonnement politique. De la chute du Mur jusqu’aux régions de crise et de guerre actuelles comme l’Ukraine ou Israël. La galerie Paris-Beijing expose le travail de dix artistes chinois censurés en Chine. Entretien avec Romain Degoul qui a fondé la galerie à Pékin en 2006.

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Est-ce difficile de monter et de montrer une exposition sur des œuvres censurées en Chine en étant une galerie installée à Pékin ?

Non, pas vraiment. C’est vrai, on a été confronté au phénomène de la censure. Comme je le montre dans cette exposition, cette censure n’est pas quelque chose de violent, mais quelque chose qui peut arriver quand on sait que les artistes s’attaquent à différents sujets qui sont d’ailleurs listés dans des lois très précises. Pour Paris Photo, on a décidé de faire ce travail de recensement d’une dizaine d’artistes que la censure a souvent touchés de près et de montrer une trentaine d’œuvres qui ont été censurées en Chine.

À l’entrée de votre stand nous accueille un drapeau rouge, In front of the Party’s flag, une œuvre de Liu Bolin de 2006, censurée en juin 2009  dans votre galerie à Pékin, situé dans le 798, quartier qui regroupe un grand nombre d’artistes. Vous décrivez « la censeure de 798 » comme une « étrange femme, mondaine, d’âge mûr et plutôt excentrique ».

Liu Bolin est un artiste qui se camoufle dans son environnement jusqu’à en devenir presque invisible. Cela évoque l’annihilation de l’être humain par la société, par la pression politico-culturelle, sociale ou environnementale. Là, Liu Bolin a décidé de se mettre en scène devant le drapeau chinois. Mais en Chine, les symboles et les emblèmes nationaux ne peuvent pas être pris dans les œuvres d’art. On n’a pas le droit de toucher aux symboles nationaux, ni de les réinterpréter. Pour cette raison, la censure est venue un jour dans notre galerie et nous a demandé de décrocher l’œuvre.

Est-ce que c’est reproduit depuis ou l’autocensure fonctionne-t-elle aussi très fort côté galeristes ?

Cela arrive assez régulièrement. Les dix artistes montrés sur le stand ont été censurés dans différents événements, dans des foires contemporaines ou dans des expositions ou ils s’autocensurent eux-mêmes, parce qu’ils savent dès le départ que les œuvres ne peuvent pas être exposées en Chine. À partir de là, c’est important pour nous de faire le relais, parce qu’une œuvre, quoi qu’elle soit, a besoin d’être montrée.

L’exposition s’appelle The Red Line. En Chine, quelle est la ligne rouge à ne pas franchir pour un artiste ?

« In front of the Party’s flag » (2006), de Liu Bolin.
« In front of the Party’s flag » (2006), de Liu Bolin. Liu Bolin / ARTISTE / Courtesy Galerie Paris--Beijing

L’expression « la ligne rouge » vient du professeur Si Han qui a écrit un très grand texte sur la censure en Chine [The Invisible Red Line, ndlr] et qui développe trois biais distincts : il y a des raisons esthétiques, des raisons morales et des raisons politiques, notamment les emblèmes nationaux. La morale est plutôt liée à l’érotisme et la pornographie. L’esthétique cela peut toucher beaucoup de choses. C’est un peu la case fourre-tout.

Il y a une œuvre d’Ai Weiwei sur votre stand, Study of perspective (1995-2003), qui montre l’artiste, majeur érigé, face à des lieux du pouvoir, de la place Tiananmen jusqu’à la Maison Blanche. Une photo censurée en 2000 lors de l’exposition « Fuck off » à Shanghai. Ai Weiwei, est-ce l’artiste le plus censuré, le plus connu, le plus médiatisé en Chine ?

C’est un peu le chef de file de la contestation ou de la protestation en Chine. Il n’est même pas censuré, il est aujourd’hui assigné à résidence, toutes ses œuvres sont suivies, mais on voit qu’il continue à exposer partout dans le monde des œuvres majeures, de plus en plus grandes et de plus en plus symboliques. Comme il le dit, le rôle des artistes aujourd’hui, c’est le combat politique. Ai Weiwei est un peu le chef de file, mais les autres artistes que j’expose ici à Paris Photo ne sont pas ses élèves. Liu Bolin, par exemple, ne prétend pas être un artiste protestataire. Il a juste un discours et se sert de différents éléments. Et si ces éléments ne rentrent pas dans les lignes, il assume les responsabilités.

En attendant, l’histoire de la censure continue, par exemple avec l’Interview des Gao Brothers, une œuvre que vous avez ramenée vous-même de Chine dans l’avion, dissimulée dans un tube comme un souvenir.

Les Gao Brothers ont été un peu dans la même situation qu’Ai Weiwei, mais pas aussi médiatisés. Dans les années 2007-2008, ils n’ont pas été assignés à résidence, mais il y avait toujours deux gendarmes qui surveillaient leur atelier, parce qu’ils avaient créé quelques œuvres très sensibles qui ne plaisaient pas au gouvernement. Ils ont toujours eu un rapport très tendu avec la censure en Chine. Là, on avait envie de montrer Interview (2006), une pièce très importante et très étonnante où tous les dictateurs du XXe siècle sont réunis autour d’un meeting.

Quel est le plus récent cas de censure artistique dont vous êtes au courant ?

Je ne connais certainement pas le dernier, mais c’était peut-être la semaine dernière, d’autant plus que, en ce moment, les choses se resserrent un petit peu avec le nouveau président. Le dernier cas qu’on montre ici à Paris Photo, c’est une œuvre de Chi Peng qui est aujourd’hui professeur au Central Academy of Fine Art de Pékin, une sommité. Son œuvre, qui montre un énorme singe sur le point d’envahir et de détruire le cœur politique de Pékin, a été censurée, il y a deux ans, à la foire d’art contemporain à Shanghai.

Quelle est la fourchette de prix pour les œuvres censurées exposées à Paris Photo ?

Cela va de 1 000 euros pour les œuvres de Ren Hang que nous montrons pour la première fois ici à Paris Photo, jusqu’à 80 000 euros pour l’œuvre d’Ai Weiwei.

Qui sont les gens qui achètent ces œuvres censurées ? Il y en a aussi des Chinois ?

Non, je ne crois pas. L’argument dans la vente de l’image n’est pas qu’elle soit censurée en Chine. À Paris Photo, j’ai voulu répondre à cette question de la censure qu’on me pose depuis huit ans : pourquoi ? Comment ? Quoi ? Quand ? Mais cette question n’intervient pas dans le processus de vente. On va plutôt reconnaître Ai Weiwei ou d’autres artistes internationaux comme Liu Bolin ou Zhang Dali qui sont des artistes de très haut niveau, collectionnés par des plus grandes institutions mondiales. C’est plutôt cela que les acheteurs vont venir rechercher.

Ils sont achetés partout, sauf en Chine ?

Ils sont achetés partout et commencent à être - si ce n’est pas achetés - connus en Chine. Mais achetés, cela va être plutôt à Hongkong, à Taïwan, dans des parties de la Chine qui sont déjà un peu plus ouvertes par rapport à l’art contemporain actuel.

À Paris Photo, autour de votre stand, avez-vous déjà vu une petite dame étrange, mondaine, d’âge mûr prenant des notes ?

C’est bien possible [rires]. Il me semble l’avoir vue, mais je ne sais pas.

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The Red Line, œuvres censurées en Chine, exposées au stand de la galerie Paris-Beijing durant la 18e édition de Paris Photo, du 13 au 16 novembre 2014 au Grand Palais, Paris.

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