Corée du Sud

[Tendances] Bienvenue à Ikseon-dong, où la nostalgie et le chic se mélangent

Quartier Ikseon-dong dans le centre de Séoul.
Quartier Ikseon-dong dans le centre de Séoul. RFI/Frédéric Ojardias

Ikseon-dong, un quartier délabré de maisons traditionnelles en plein centre de Séoul, est devenu un endroit très couru d’une jeunesse coréenne branchée et nostalgique. Mais l’arrivée en force de restaurants, cafés, bars et échoppes tendance menace l’âme du lieu.

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De notre correspondant à Séoul,

Un groupe de jeunes élégantes se mitraillent de selfies devant la devanture d’un fleuriste, pendant qu’une grand-mère aux vêtements fatigués avance, courbée en deux, sans leur accorder un regard. Plus loin, dans une ruelle minuscule, un vieux monsieur en mobylette tente de se frayer un passage au milieu des hipsters locaux.

Bienvenu à Ikseon-dong, un dédale de maisons traditionnelles coréennes en bois - les « hanoks » - situé à un jet de pierre des gratte-ciels et des néons de Jongno, le centre de Séoul. Si le lieu est devenu l’un des plus tendance de la capitale, il reste bien caché : on tombe dessus presque par hasard, en se perdant dans quelques rues étroites. Des entrepreneurs branchés y ont restauré des dizaines de hanoks : conservant les vieilles tuiles, le bois patiné, les cours intérieures bordées de plantes, ils y ont ouvert restaurants, salons de thé ou petites échoppes. S’y trouve même un parfumeur baptisé « Proust » et un café de lecture de « manhwa », la bande dessinée coréenne. 

Le hanok « Uncle Videotown » contient lui neuf minuscules salles privées de projection de DVD, pour voir des films en amoureux. « J’ai choisi de m’installer ici parce que les quartiers traditionnels deviennent à la mode ; les clients viennent nombreux », explique Mr. Kim, son patron.

Dans les ruelles flottent quelques notes de jazz. Le lieu est idéal pour un thé – ou une bière fraîche – à l’abri de l’agitation connectée et criarde de la capitale. Ikseon-dong est une île ; un vestige rare, dans une mégapole acharnée à détruire ses vieux quartiers.

Des entrepreneurs branchés ont ouvert restaurants, maisons de thé ou petites échoppes à Ikseon-dong.
Des entrepreneurs branchés ont ouvert restaurants, maisons de thé ou petites échoppes à Ikseon-dong. RFI/Frédéric Ojardias

« Notre restaurant a été construit dans ce qui était autrefois un petit marché. On a d’ailleurs conservé les étals en bois où étaient vendus les produits », raconte Kim Ji-min, manager du restaurant Yeoldudal. Dehors, des clients attendent patiemment que des tables se libèrent. « Nous faisons salle comble tous les jours, même en semaine. »

La nostalgie est l’une des clés du succès de Ikseon-dong : le quartier offre un voyage, le temps d’un après-midi, vers une époque pauvre, mais simple, celle d’avant la compétition exacerbée qui définit chaque instant de la vie d’un Sud-Coréen. « J’aime bien l’ambiance, le mélange entre mode et tradition », s’enthousiasme Cheon Sai-mi, styliste. « Les gens cherchent ici une forme de raffinement : on peut se permettre de passer du temps entre amis, de se reposer en terrasse ; l’esprit est un peu européen. » « C’est très rare de trouver en Corée un lieu aussi unique », renchérit Ilyoung, autre visiteuse ravie.

Kim Kyung-min, un ancien consultant de 29 ans, y a ouvert son café baptisé « Amateur Atelier » en août 2016. A l’époque, c’était le premier café de sa ruelle. « Je sens quelque chose de différent ici. C’est un endroit très humain. Aujourd’hui en Corée, tout le monde se prépare à la quatrième révolution industrielle, à l’intelligence artificielle qui remplacera les êtres humains. Mais un humain a besoin de sentir l’odeur des autres humains… et ce quartier satisfait ce besoin. J’ai signé le bail le jour de ma première visite ! »

Construit dans les années 1920, Ikseon-dong est, à la fin de la Guerre de Corée (1950-1953) un quartier opulent réputé pour ses « yojeong », ses restaurants de luxe où de jeunes femmes en robe traditionnelle divertissaient les clients – l’équivalent coréen des maisons de geishas au Japon. Puis l’endroit tombe en déshérence ; insalubre et miséreux, il est même promis au début des années 2000 aux pelleteuses des promoteurs immobiliers. Mais en 2014, le projet de démolition est abandonné ; la même année, deux jeunes femmes, Park Han-ah et Park Ji-hyun, découvrent le quartier et tombent sous le charme.

Elles restaurent un premier hanok en 2015 et le transforment en café. Le succès est rapide. Elles trouvent des investisseurs et sous leur impulsion ouvrent des dizaines de commerces, dans des vieilles maisons modernisées avec goût. « Nous avons suivi une règle, qui est de conserver les marches et les poutres originales », expliquent-elles au quotidien Joongang Ilbo. « Pour que Ikseon-dong reste aimé des visiteurs dans le futur, il faut préserver son identité unique, ce parfum d’autrefois que l’on trouve dans chaque hanok, la chaleur et l’intimité de ces vieilles demeures. »

Le défi est de taille. Deux autres célèbres quartiers de hanoks à Séoul, Bukcheon et Seochon, sont devenus ultra-touristiques et gentrifiés, poussant leurs résidents au départ. A Ikseon-dong aussi, les loyers explosent : en trois ans, un tiers de ses habitants (souvent très âgés) sont partis. Le patron d’Amateur Atelier s’inquiète : « et si le quartier devenait comme les autres ? S’il devenait trop commercial ? Nous devons veiller à ne pas perdre notre identité. » Kim Kyung-min se rassure en observant que certains résidents sont trop attachés à l’endroit pour partir : « ils me disent toujours, " cela fait plus de 50 ans que nous vivons ici, nous mourrons ici. " »

Des critiques pointent aussi le manque de respect des jeunes visiteurs envers les habitants souvent pauvres, dont certains se sentent observés « comme dans un zoo ». Le site Korea Exposé y voit même une forme de fascination malsaine et voyeuriste pour la pauvreté. Mais d’autres habitants se réjouissent de voir leur quartier reprendre vie. Comme cette dame de 79 ans, qui déclare au Korea Herald : « Je préfère maintenant, parce qu’il y a plein de jeunes. » Des jeunes qui affluent chaque jour plus nombreux : plusieurs hanoks sont en cours de rénovation, des nouveaux commerces ouvriront bientôt.

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