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La grippe de Hong Kong, première pandémie moderne

Célébration du Nouvel An lunaire au temple Che Kung, à Hong Kong, le 26 janvier 2020.
Célébration du Nouvel An lunaire au temple Che Kung, à Hong Kong, le 26 janvier 2020. REUTERS/Tyrone Siu
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Dans les années 1968-1970, la grippe de Hong Kong a fait un million de morts à travers le monde dans une indifférence quasi-générale. En 2020, avec le Covid-19, c’est une tout autre affaire. Le monde et nos perceptions ont changé. Regards sur ce que l’on considère aujourd’hui comme la première pandémie moderne.

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De nombreuses pandémies ont marqué dramatiquement notre histoire. Certaines ont été plus virulentes que d’autres, toutes avaient une part d’inconnue quand elles se sont développées, mais en fonction des époques, elles ont laissées des traces différentes. L’Histoire a été fortement marquée par de grandes pandémies : la peste antonine, entre 165 et 180, a fait cinq millions de morts ; la peste de Justinien, partie d’Égypte en 541, a fait près de 25 millions de morts sur tout le pourtour méditerranéen ; la peste noire, partie de la mer Noire a fait, entre 1347 et 1352, près de 200 millions de morts, décimant entre 30 et 50 % de la population européenne ; la variole a tué 56 millions de personnes en 1520 ; le choléra, avec ses six pandémies, a fait un million de morts entre 1817 et 1923 ; la redoutable grippe espagnole a fait entre 40 et 50 millions de morts entre 1918 et 1919, pour ne citer que les plus importantes.

Plus proche de nous, notre histoire contemporaine nous confronte entre autres au VIH (virus de l’immunodéficience humaine – sida), révélé aux États-Unis dans les années 1970 et qui a déjà causé la mort de 25 à 36 millions de personnes, suivant les sources ; à la tuberculose qui a fait en 2015 plus de 1,8 million de morts à travers le monde et qui sévit toujours de façon persistante dans les pays économiquement défavorisés. Une histoire récente marquée aussi par la grippe asiatique, identifiée au départ dans la province de Guizhou en Chine, qui se répandra à travers le monde, en 1957-1958, tuant entre un et quatre millions de personnes et qui sera à l’origine, entre 1968 et 1969, d’une autre pandémie moins connue que l’on appellera la fièvre ou la grippe de Hong Kong.

La peste de 1348 à Florence, gravure d'après un tableau de Luigi Sabatelli (1772-1850)
La peste de 1348 à Florence, gravure d'après un tableau de Luigi Sabatelli (1772-1850) Gettyimages

L’histoire de la fièvre de Hong Kong

C’est une évolution de la souche de la grippe asiatique, apparue dix ans plus tôt, en H3N2 antigénique qui est à l’origine de la grippe de Hong Kong. Cette grippe apparait probablement en Asie centrale ou en Chine dès février 1968 et va très vite devenir pandémique. À la mi-juillet 1968, elle se développe à Singapour puis dans la colonie britannique de Hong Kong, où elle affectera 15 % de la population.

Fin juillet, le docteur W. Chang alerte qu'« il y a un demi-million de cas sur Hong Kong », la maladie prend alors le nom de la cité portuaire. La grippe de Hong Kong se répand alors en Asie du Sud-Est, en Inde, en Australie, au Japon et atteint l’hémisphère nord durant l’hiver 1968-1969. Des soldats américains de retour de la guerre du Vietnam importeront la maladie en Amérique. En trois mois, il y aura 50 000 morts aux États-Unis. La pandémie se propage en Europe et à l’automne 1969, la France connait un premier pic avec 6 000 décès rien que pendant le mois de janvier 1969.

En octobre 1969,l’Organisation mondiale de la santé (OMS)organise une conférence internationale sur la grippe de Hong Kong avec de nombreux experts scientifiques et estime que la pandémie est finie. Pourtant durant cette même période, elle continue de se répandre et entre décembre 1969 et janvier 1970, une deuxième vague, plus virulente, déferle sur l’Europe et fait des milliers de morts. La France et l’Allemagne affiche alors un taux d’excédent de mortalité de plus de 40 000 décès.

La grippe de Hong Kong qui fut la troisième pandémie du XXe siècle après la grippe espagnole et la grippe asiatique restera longtemps sous-estimée. Il faudra attendre la publication des travaux de recherche de l’épidémiologiste Antoine Flahault en 2003 pour connaître le nombre total de décès en France : 31 226 morts.

Selon le bilan mondial de l’OMS, entre l’été 1968 et le printemps 1970, la grippe de Hong Kong a fait un million de morts.

Janvier 1969. Des précautions sont prises en Russie avec le port de masques chirurgicaux alors que l'épidémie de grippe de Hong Kong traverse l'Union soviétique.
Janvier 1969. Des précautions sont prises en Russie avec le port de masques chirurgicaux alors que l'épidémie de grippe de Hong Kong traverse l'Union soviétique. Getty Images/Bettmann / Contributeur

Une pandémie sous-évaluée

Malgré sa forte mortalité, la pandémie ne suscite que peu d’intérêt en Occident. L’époque est agitée par d’autres préoccupations, le monde est en pleine transformation, on est dans l’optimisme général des Trente glorieuses mais aussi dans une Guerre froide entre l’Ouest et l’Est. C’est la guerre du Vietnam et sa contestation, les modèles de société sont remis en question par une partie de la jeunesse. En France, comme l’explique l’historien Patrice Bourdelais, on est dans la gestion de l’après-68, des grèves locales se multiplient dans de nombreuses usines, Georges Pompidou remplace de Gaulle, on s’indigne de la famine au Biafra, mais on est malgré tout dans une dynamique de progrès qui fait qu’on n’est pas très inquiet.

Les politiques ont d’autres priorités que la fièvre de Hong Kong et les scientifiques ne semblent pas mesurer l’ampleur de la pandémie. En juillet 1968, l’Institut Pasteur s’exprime dans le journal Le Monde et commente l’épidémie en considérant qu’elle ne semble pas avoir un caractère de quelconque gravité. Le docteur Geneviève Cateigne de l’Institut Pasteur, cité par Libération, dit en 1969 : « En France il n’y a pas de véritable épidémie. En Europe n’ont plus. Il n’y a pas lieu de s’affoler. Cette épidémie évoluera certainement comme une épidémie saisonnière assez banale. »

Dans les médias, la grippe de Hong Kong passe d’abord relativement inaperçue, à l’exception d’un article cité par Libération, du Time de Londres du 12 juillet 1968 qui alerte sur une forte vague de maladie respiratoire à Hong Kong. Mais dans l’ensemble de la presse, personne n’utilise le terme de « pandémie » qui avait été pourtant utilisé pour la grippe asiatique.

Malgré la fermeture des établissements scolaires par manque d’enseignants, de certaines boutiques, d’importantes perturbations dans les transports dues à un nombre important de personnels malades, et une forte progression du nombre de décès, la presse traite cette épidémie avec une certaine légèreté, considérant, comme l’écrivent différents journaux cités par Libération « que la grippe est stationnaire… qu’elle paraît régresser… qu’il ne faut pas rajouter aux maux les risques d’une psychose collectives… » Au plus fort de la crise, France-Soir donnera le chiffre de 12 millions de malades mais la grippe de Hong Kong ne fera pas les gros titres de l’époque.

La première pandémie de l’ère moderne

Pour l’épidémiologiste Antoine Flahault, la grippe de Hong Kong est entrée dans l’histoire comme la première pandémie de l’ère moderne, peut-être parce que, comme la définit Serge Jaumain, historien à l’Université Libre de Bruxelles, « elle se caractérise par sa vitesse de propagation, due à l’évolution très rapide des moyens de transport et la multiplication des transports aériens rapides ». Mais aussi parce qu’elle a été la première pandémie à avoir été surveillée par un réseau international et qu’elle est à l’origine de nombreux travaux de modélisation pour prédire de nouvelles pandémies.

Dès septembre 1968, la souche virale responsable du virus grippal est isolée par l’Institut Pasteur, mais il n’y aura pas de production de vaccin antigrippal efficace et cette production restera de toute façon très insuffisante pour protéger la population à une époque où se vacciner contre la grippe n’est pas très répandu. Pourtant un vaccin aurait sauvé de nombreuses vies et nous en avons tiré la leçon. Comme le souligne Patrice Bourdelais, « c’est à partir de ce moment-là qu’une politique systématique d’encouragement à la vaccination de la population âgée [contre les grippes] s’est mis en place ».

De la fièvre de Hong Kong au coronavirus

À l’époque de la grippe de Hong Kong, dans les années 1968-1970, l’espérance de vie n’était pas la même mais surtout, on acceptait socialement que si une personne âgée de plus de 65 ans mourait, c’était naturel alors qu’aujourd’hui nous n'acceptons plus la mort.

Pour l’historien de l’École pratique des hautes études de Paris, Vincent Genin, cité par la RTBF, « il y a quelques années, la perspective de mourir d’une épidémie était certes effrayante mais pas inacceptable. Il y a eu une évolution des mentalités et, aujourd’hui, nous avons atteint un seuil anthropologique. Nous n’acceptons plus la mort. Nous observons d’ailleurs dans nos sociétés, une disparition de la mort et de sa représentation. Des mouvements comme le transhumanisme plaident pour une humanité augmentée, c’est-à-dire, une humanité qui traverse la mort et devient immortelle. » Serge Jaumain rajoutant que « le coût de la vie humaine était sans doute à l’époque fort différent. Avec la crise du coronavirus, pour la première fois, les sociétés ont choisi la vie plutôt que l’économie ». Une autre époque…

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