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Taïwan: le maire de Kaoshiung, Han Kuo-Yu révoqué lors d'un vote inédit

Han Kuo-yu à Taipei, le 14 Novembre 2019.
Han Kuo-yu à Taipei, le 14 Novembre 2019. Sam Yeh / AFP
8 mn

La démocratie taïwanaise a encore frappé. Quelques mois après la reconduction au pouvoir d’une présidente opposée à l’annexion de Taïwan par la Chine, les habitants de Kaoshiung, la deuxième ville du pays, viennent de révoquer leur maire. Personnalité controversée, Han Kuo-yu était aussi le candidat malheureux du parti nationaliste chinois au scrutin présidentiel de janvier dernier.

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De notre correspondant à Kaoshiung,

C’est une véritable explosion de joie à l’annonce des résultats. Dans la foule, tous les âges sont venus saluer, ce samedi 6 juin, la destitution du maire de la ville taïwanaise, Han Kuo-yu. « Je me sens vraiment très content. Il a été élu il y a deux ans mais il n’a rien fait pour la ville. On ne veut pas d’un homme politique comme ça ici », explique Kao Ruei-hon, un employé de supermarché de 39 ans qui n’en finit plus d’appuyer sur un petit klaxon.

Elu maire en 2018, Han Kuo-yu avait surfé sur sa popularité pour se lancer quelques mois plus tard dans la course à la présidentielle. Mais ses positions conciliantes à l’égard de la Chine comme son style populiste lui avaient coûté une défaite cuisante et aujourd’hui, c’est sa ville qui lui tourne le dos.

La première fois qu’un tel scrutin aboutit

« Il n’a tenu aucune de ses promesses et il s’est présenté au scrutin présidentiel juste après son élection, c’est vraiment inacceptable ! », raconte Monsieur Chang, 70 ans, en reprenant ses esprits sur une petite chaise en plastique.

La constitution taïwanaise permet aux électeurs de révoquer certains de leur élus, mais c’est la première fois qu’un tel vote aboutit. « Je pense que c’est un message envoyé à tous les hommes et femmes politiques taïwanais : si vous ne respectez pas vos engagements, vous serez révoqués par les citoyens ! », s’exclame Yeh Hsi-chieh, une employée de 35 ans dans le secteur de l’électronique.

Le camp du maire avait appelé ses partisans à boycotter le scrutin, en vain. Avec 42% de participation, Han-Kuo yu sera bien révoqué et un nouveau vote se tiendra dans les trois prochains mois.


Taïwan: la destitution de Han Kuo-yu confirme un rejet de la Chine

L'ex-candidat du Kuomingtang (KMT) à la présidentielle a été qualifié de Donald Trump taïwanais mais défendant un rapprochement avec la Chine populaire. Ce rejet massif est la preuve que le populisme ne marche pas à Taïwan estime Jean-Yves Heurtebise, professeur à l'Université catholique de Fujen (Taipei) et chercheur associé au Centre d'études français sur la Chine contemporaine (Hongkong).

Propos recueillis par Stéphane Lagarde

RFI : Il y a deux ans Han Kuo-yu remportait la mairie de Khaoshiung, il est aujourd'hui destitué. Pouvez-vous expliquer ce système qui permet de révoquer un élu ?

Jean-Yves Heurtebise : C'est un système qui n'est pas spécifique à Taïwan et qui existe notamment en Grande Bretagne. Il permet de « rappeler » un candidat, c'est-à-dire d'interrompre son mandat. La première étape c'est une pétition qui doit être signée par plus de 228 134 personnes, dans le cas présent il y en a eu 377 662 validées. Ensuite, il y a l'étape du vote. Là pareil, le seuil de 574 996 voix a été largement dépassé. Ce samedi, la participation était de 42 % : l’immense majorité des votants ont voté pour la destitution, c’est-à-dire 41 % des 2 299 981 électeurs ont voté pour (939090 voix) la tenue de nouvelles élections dans trois mois et seulement 1 % contre ( 25051 voix ). Il faut souligner que c'est un vote historique pour la démocratie taïwanaise : c'est la première fois qu'un homme politique en est la victime (d'autres tentatives dans le passé avaient échoué).

Les 42% de participation s'expliquent-ils en partie par l'appel à l'abstention de l'ex-candidat du Kuomingtang ?

Oui, ce qui permet d'ailleurs à Han Kuo-yu de dire qu'une majorité d'électeurs lui serait favorable. Ce qui est une posture à la fois rhétorique et stratégique, car, au vu des résultats et en extrapolant un peu au niveau statistique, même à 50 % il y aurait eu toujours une écrasante majorité de oui (« oui » pour le « rappel » du candidat). On ne peut pas à la fois dire aux gens : « n'allez pas voter », comme l'a fait donc Han Kuo-yu, et dire ensuite : « pas assez de gens n'ont participé et on ne peut valider le scrutin » - la limite de 25 % de votants a été franchie et c'est la seule qui compte légalement.

Il faut rappeler qu'il y a 4 ans Han Kuo-yu venait presque de nulle part. Il était peu connu, avant de devenir une star politique fin 2018 en prenant la mairie de Kaohsiung qui a été pendant 20 ans un bastion du Parti démocrate progressif (DPP). Ce qui lui a permis de représenter le Kuomingtang (KMT, Parti nationaliste) à la dernière présidentielle. Les sondages lui semblaient favorables jusqu'en mai 2019. Puis, il s'est effondré devant Tsai Ing-wen en janvier 2020 avec seulement 38 % des voix. Et maintenant, il perd sa mairie. Il est donc redescendu aussi vite qu'il est monté, jusqu'à devenir une épine dans le pied pour le KMT.

Comment expliquer une telle chute ?

C'est d'abord l'action de Han Kuo-yu qui n'a pas convaincu. Il n'a pas été apprécié hors de sa base (assez étroite) en tant que candidat du Kuomingtang, ni en tant que maire. Ce que n'ont pas digéré notamment les électeurs de Kaohsiung, c'est qu'à peine élu à la tête de la ville, il s'est précipité dans la bataille présidentielle. Donc il a tout de suite été absent de son poste. Il a donné à ses administrés l'impression de les abandonner et d'avoir utilisé la mairie comme un tremplin pour la présidence qu'il n'a pas obtenue.Pendant sa campagne, il avait promis de ramener des capitaux et des touristes chinois à Kaohsiung. Une promesse qui s'est écrasée sur la montée des tensions entre la Chine populaire et Taïwan. En outre, l'économie taïwanaise a su tirer son épingle du jeu dans la guerre commerciale sino-américaine. Il y a eu aussi la Covid-19 que les Taïwanais continuent d'appeler la « pneumonie de Wuhan ». Les moins de 30 ans à Taïwan à 83 % se définissent comme uniquement taïwanais (et non pas chinois) et 76 % des Taïwanais se méfient de Pékin.

Si vous ajoutez à cela une forme d'incompétence, la perception d'être confronté à un arriviste et le contexte global d'une forme de résistance à la Chine populaire, tout cela fait que la plateforme politique de Han Kuo-yu s'est effondrée.

On a parlé à un moment d'un Donald Trump taiwanais, cette image l'aura finalement desservie ?

Ce vote en est la preuve. Le style de Donald Trump ne fonctionne pas à Taïwan. Il n'y a pas, pour l'instant, cette appétence pour le candidat populiste. C'est aussi dans la continuité de la présidentielle remportée par Tsai Ing-wen : il y a un rejet du rapprochement politique avec la Chine populaire ainsi qu'une volonté de réduire la dépendance économique. C'est à nouveau une défaite sévère pour le KMT qui montre que peut-être les élections locales de 2018 (remportées par le KMT) ont été une anomalie et une manière de sanctionner Tsai Ing-wen (présidente de Taïwan depuis 2016, réélue en 2020 et ancienne responsable du DPP) à mi-parcours plus qu'un vote en faveur du KMT. On a aussi la personnalité de Han Kuo-yu qui a profondément déplu. Les électeurs taïwanais insistent sur la compétence et l'honnêteté des candidats. Il n'y a pas pour l'instant de prime pour l'exubérance et les démonstrations démagogiques. Ça confirme aussi la force de la démocratie taïwanaise qui permet de rappeler des maires dont les électeurs veulent se défaire en cours de mandat.

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