Inde: New Delhi s’arme contre l’explosion de cas de coronavirus

L’hôpital Lok Nayak Jai Prakash, plus grand hôpital public pour traiter le Covid-19, manque plus de personnel que de lits.
L’hôpital Lok Nayak Jai Prakash, plus grand hôpital public pour traiter le Covid-19, manque plus de personnel que de lits. RFI / Sébastien Farcis

La contagion demeure très forte dans la capitale indienne, et les autorités s’attendent à voir le nombre de cas doubler en deux semaines, pour dépasser les 100 000 infections. Des centaines d’hôtels et de wagons devraient être réquisitionnés pour aider à traiter les nouveaux patients.

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De notre correspondant à New Delhi,

Bhupesh Gupta a lutté pendant deux jours pour sauver son frère Kamal. Mais les hôpitaux de la capitale indienne lui ont fermé ses portes, les uns après les autres. « Kamal était diabétique et depuis quelques jours il avait des problèmes à respirer, raconte Bhupesh. Nous avons d’abord été dans l’hôpital privé BL Kapur, où ils lui ont fait une radio et donné des médicaments. Mais ils ont refusé de l’hospitaliser, en disant qu’ils n’avaient pas de lit disponible. »

Les deux frères font alors le tour de cinq autres hôpitaux de New Delhi, qui les rejettent pour la même raison. Au bout de deux jours d’errance, Kamal, 41 ans, décède finalement alors qu’il vient d’arriver dans le plus grand hôpital de New Delhi dédié au traitement du Covid-19, le Lok Nayak Jai Prakash (LNJP), qui lui a également refusé un lit. Ironiquement, malgré ses symptômes, « personne ne l’a testé pour le Covid, donc on ne sait même pas de quoi il est mort, se lamente son frère Bhupesh. Mais je suis sûr que s’il avait pu avoir un lit, il serait vivant aujourd’hui. » 

New Delhi compte plus d’un cas sur dix en Inde

Ce cas semble pour l’instant exceptionnel, mais il menace de devenir la norme dans une capitale assaillie par une augmentation dramatique de cas de Covid-19. L’Inde a enregistré 330 000 cas depuis le 1er février pour 9 500 décès, soit le 4e pays le plus touché du monde, derrière la Russie, et 11 000 nouveaux cas sont enregistrés chaque jour (+3% par jour ) dans le pays. New Delhi compte à elle seule 41 000 cas, soit 12% des infections, et maintenant que les frontières régionales sont ouvertes, les autorités de la capitale s’attendent à une explosion : un doublement en deux semaines et 550 000 cas d’ici la fin juillet.

Or, pour l’instant, la ville ne compte que 9 828 lits dédiés au traitement du Covid-19. Le gouvernement régional a déjà réquisitionné des hôtels de luxe, mais doit aller bien plus loin : il va d’abord convertir 500 wagons de train pour y accueillir 8 000 lits. Puis 11 229 autres lits devraient être déployés dans 77 grandes salles de mariage, 4 628 lits dans 40 hôtels et 2 500 dans le plus grand centre d’exposition de la capitale. En tout, le gouvernement régional espère quasiment quadrupler le nombre de lits Covid disponibles dans les semaines à venir, ce qui serait juste assez pour tenir jusqu’au 15 juillet.

Une situation « sous contrôle »

Mais les lits ne sont qu’une partie du problème. Car les refus récurrents de patients arrivent alors que les hôpitaux ne sont même pas officiellement pleins. Au LNJP, par exemple, seulement 40% des 2 000 lits Covid sont occupés, affirme Ritu Saxena, la coordinatrice de l’hôpital pour la pandémie, avec une occupation de 100 lits supplémentaires chaque jour. « Nous avons surtout besoin de personnel, reconnaît-elle, car habituellement, les familles des patients sont présentes pour s’occuper de leurs besoins quotidiens, mais maintenant on ne peut pas les laisser entrer, donc nous devons nous occuper de tout. Pour l’instant la situation est sous contrôle, mais cela peut vite changer si des milliers arrivent chaque jour, comme certains l’évoquent ». 

Cet hôpital compte 2 300 docteurs et infirmières permanents, mais la pandémie de coronavirus a chamboulé tout son équilibre : il faut maintenant changer régulièrement les bonbonnes d’oxygène, ce qui requiert une main d’oeuvre et des équipements de protections supplémentaire, par exemple. Et cela réduit la capacité de traitement et d’hospitalisation. 

Difficile de se faire dépister

New Delhi fait aussi face à un énorme problème de dépistage. « Cela fait 10 jours que mon mari a été hospitalisé et on n’a toujours pas les résultats, affirme Sumita Sompal, devant la grille de l’hôpital. Il avait la dengue mais ils suspectaient aussi le Covid. Maintenant, il est enfermé dans cet hôpital et il me dit qu’il voit des cadavres de patients abandonnés. Je veux qu’il sorte, car s’il n’a pas le Covid, il va l’attraper ! ».

La plupart des proches de patients témoignent devoir attendre un minimum de sept jours pour avoir des résultats, ce qui accroît leur angoisse ainsi que les possibilités de transmission. Le magasin de Pramod Gupta, dans le sud de la ville, a ainsi fermé pendant trois semaines, car un des travailleurs, également membre de sa famille, a été déclaré positif. « Selon la règlementation, je devais me faire tester, témoigne Pramod. Et j’ai essayé de le faire dans plusieurs hôpitaux privés. Dans l’un d’entre eux, ils ne donnaient que 40 coupons de dépistage par jour, il fallait donc se les arracher ! J’ai donc abandonné ». 

Seulement 5 218 patients ont été testés chaque jour depuis le 1er juin à New Delhi, et 25% ont été déclarés positifs – un taux extrêmement élevé qui prouve que le virus est mal dépisté. Le gouvernement prévoit de tripler ce rythme dans une semaine. 

En attendant, les corbillards ne cessent d’arriver dans le crématorium hindou de Nigambodh Ghat, au nord de la capitale. Le nombre de cadavres reçus chaque jour a augmenté de 50% ces dernières semaines et cela offre parfois des visions d’horreur aux familles endeuillées. « Ils ont empilé dix corps dans une ambulance, les uns sur les autres, témoigne Nidhi Gupta, horrifiée. L’un des corps était celui de sa mère, morte la veille à l’hôpital LNJP, en attendant le résultat de son test de Covid-19. « C’est inhumain, on traite les humains pires que des animaux. Nous demandons qu’une chose au gouvernement : sauvez Delhi ! », lâche cette jeune femme avant de repartir dans un long et inconsolable sanglot.  

La famille Gupta, au crématorium. Nidhi montre le certificat de décès de sa mère, qui indique qu’elle présentait les symptômes de Covid-19.
La famille Gupta, au crématorium. Nidhi montre le certificat de décès de sa mère, qui indique qu’elle présentait les symptômes de Covid-19. RFI/Sébastien Farcis

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