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De Surabaya à Jakarta, en passant par Bandung: les sept vies du président Soekarno

Soekarno en 1940.
Soekarno en 1940. AFP

Leader incontesté du mouvement de l’indépendance indonésienne, Ahmed Soekarno dirigea son pays pendant dix-sept ans, après le retrait des colonisateurs néerlandais en 1949. La fin chaotique de son règne a occulté le parcours hors du commun de cet homme qui compte parmi les géants qui ont contribué à la renaissance de l’Asie.

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Il y a cinquante ans, jour pour jour, disparaissait Ahmed Soekarno, le premier président de l’Indonésie indépendante. Leader charismatique, polyglotte et stratège hors pair, il avait pris les rênes du mouvement nationaliste naissant dans les années 1920 et avait arraché son pays-archipel aux colonisateurs néerlandais qui avaient soumis la région à une exploitation coloniale intensive pendant trois longs siècles.

Selon les observateurs, le principal succès de Soekarno consistait à avoir réussi à unir la population indonésienne - dispersée sur 3 000 îles - autour d’une identité partagée et un destin commun. Père fondateur de l’Indonésie libre, cet homme avait également favorisé le rayonnement international de son pays. Il organisa en 1955 la conférence afro-asiatique de Bandung, qui fut à l’origine du mouvement des non-alignés.

Photo datée du 15 octobre 1965 du palais de la Constituante à Bandung où s'était déroulée la conférence afro-asiatique des pays non alignés du 18 au 24 avril 1955, sur l'île de Java, en Indonésie.
Photo datée du 15 octobre 1965 du palais de la Constituante à Bandung où s'était déroulée la conférence afro-asiatique des pays non alignés du 18 au 24 avril 1955, sur l'île de Java, en Indonésie. AFP

Écarté du pouvoir par son successeur suite à une fin de règne chaotique, ce géant parmi les nationalistes d’Asie termina ses jours dans l’obscurité et la disgrâce, enfermé dans sa maison de Bogor, dans le Java occidental, où il vécut les dernières années de sa vie, coupé de ses proches et sans liberté de mouvement. Il n’empêche qu’à l’annonce de sa mort le 21 juin 1970, 500 000 personnes, y compris les personnalités les plus importantes de Jakarta, descendirent spontanément dans la rue pour rendre hommage à ce dirigeant dont le destin reste étroitement lié à l’Histoire de leur pays.

Soekarno fut enterré à Biltar, dans le Java oriental, aux côtés de sa mère, avec un minimum de cérémonies. Pendant longtemps, l’accès à sa tombe fut interdit au grand public, tant le pouvoir se méfiait de l’attrait quasi mystique que le président déchu exerçait sur son peuple. « Bung Karno » ou « frère Karno », le surnom par lequel il était connu dans son pays, est resté populaire malgré ses errements politiques et sa mauvaise gestion de l’économie, qui fut désastreuse pour les plus démunis.

Qui était Ahmed Soekarno ? Quel était le secret de sa popularité ? Et les raisons de sa mise à l’écart ?

Esprit prolifique

L’homme était le produit typique du syncrétisme religieux indonésien, mêlant l’animisme, l’hindouisme et l’islam. Fils d’un instituteur musulman appartenant à la petite noblesse javanaise et d’une mère issue de l’aristocratie balinaise hindouiste, le futur fondateur de la République d'Indonésie est né en juin 1901, à Surabaya, dans le Java oriental.

Les Soekarno étaient, certes, une famille modeste, mais ils n’en étaient pas moins conscients de la nécessité de pourvoir leur fils unique d’une bonne éducation afin qu’il puisse trouver sa place dans la société javanaise, en proie alors à de troubles profonds. Cette éducation avait commencé très tôt pour Soekarno, qui passa une partie de son enfance dans son village d’origine avec ses grands-parents. Ceux-ci l’initièrent au wayang, le théâtre d’ombre javanais qui puisait ses récits dans les épopées hindoues et dont une version moderne représentait les Hollandais sous les traits d’une dynastie usurpatrice.

La grande chance de Soekarno fut d’avoir été placé en pension à l’âge de 15 ans chez un leader religieux dont l’activisme avait marqué les esprits et contribué à forger le mouvement anticolonial naissant. Commerçant et militant nationaliste, Umar Sayid Tjokroaminoto était le fondateur du Sarekat Islam, association née en 1911 de l’amalgame d’intérêts commerciaux privés et de thèmes nationalistes. Cet homme se prit d’affection pour le pensionnaire Soekarno, doué pour les études et doté d’une présence d’esprit hors du commun. Comme par ailleurs il avait le bras long, il réussit à faire entrer le garçon dans un lycée pour Européens, puis à l’école d’ingénieurs de Bandung dont celui-ci sortira diplômé en 1926.

Or, le jeune ingénieur s’intéressait davantage à la politique qu’au génie civil ou à l’architecture qu’il étudia à la prestigieuse école de Bandung. Esprit prolifique, il parlait déjà, outre le javanais, le hollandais et le malais qui allait devenir l’indonésien moderne, l’anglais, le français et l’allemand. Son talent d’orateur, il le puisa auprès de son mentor Tjokroaminoto, devenu entre-temps son beau-père depuis qu’il avait épousé sa fille, Siti Utari.

Une affiche représentant Soekarno, le leader de l'indépendance indonésienne, et sa fille.
Une affiche représentant Soekarno, le leader de l'indépendance indonésienne, et sa fille. JEWEL SAMAD / AFP

Effervescence nationaliste et culturelle

Importante ville de Java, Surabaya était devenue, pendant la jeunesse de Soekarno, le cœur vibrant de l’effervescence nationaliste et culturelle. Au début du XXe siècle, les premières associations identitaires javanaises y avaient vu le jour, dont le Sarekat Islam. Avec ce mouvement qui rassemblait près de deux millions de fidèles, la maison de son fondateur servait de quartier général des nationalistes de tous bords et de centre de débats sur l’avenir politique de l’archipel. L’endroit était un melting-pot idéologique où se brassaient, outre la promotion de l’islam et la défense des concepts de concertation et de coopération mutuelle traditionnelles à Java, des idées socialistes et communistes telles que la lutte des classes véhiculées par des Hollandais de passage et des étudiants indonésiens formés dans des universités européennes.

Ces courants et revendications vont s’incarner à travers la figure de Soekarno. Dans les réunions publiques, ce dernier faisait déjà preuve d’un charisme exceptionnel et jonglait avec virtuosité avec les idées des grands penseurs politiques, de Voltaire à Marx, en passant par Abraham Lincoln. Il livra en 1926 son premier grand texte politique intitulé «  Nationalisme, islamisme et marxisme », qui se proposait de réunir les trois courants parmi lesquels se partageait le champ politique indonésien. En 1927, en délicatesse avec son mentor et beau-père, Soekarno, alors âgé de seulement 26 ans, créa son propre parti, le Parti national indonésien (PNI), qui prit le relais du Sarekat et du Parti communiste pourchassé alors par les autorités coloniales.

Lancé le 4 juillet en hommage à la révolution américaine, le PNI proposait de conduire le pays vers le «  merkeda » ou l’indépendance, par le biais d’agitations de masse non violentes. Les discours de son fondateur n’en étaient pas moins enflammés : ils vaudront à Soekarno d’être arrêté en 1929 par la police coloniale néerlandaise et d’être jeté en prison. À sa sortie de prison en 1932, il est de nouveau arrêté, puis déporté. Entre-temps, le jeune ingénieur était devenu le leader nationaliste le plus connu du pays, à la faveur des procès très médiatisés qui lui furent intentés.

Proclamation de la «  merkeda »

Et les Japonais vinrent. Comme le rappelle le spécialiste de la Chine et de l’Asie orientale François Godement dans son livre magistral sur La Renaissance de l’Asie (1), «  le nationalisme asiatique, s’il est né dans les années 1920, a pris son essor sous l’occupation japonaise  ». Les Indes néerlandaises où l’armée japonaise débarqua en 1942 et dirigea la colonie jusqu’à sa capitulation en 1945, ne dérogèrent pas à la règle. Pour les nationalistes indonésiens, cette période d’occupation japonaise correspond à un mûrissement de leur mouvement, d’autant que l’occupant japonais confia, en l’absence des cadres hollandais internés, de larges responsabilités administratives aux autochtones, préparant ainsi la voie à l’indépendance.

Quant à Soekarno dont le leadership était déjà reconnu, il fut autorisé par les Japonais à regagner la capitale. Il pouvait désormais diffuser librement les idées nationalistes, tout en appelant les communautés très diverses qui peuplent l’archipel à s’unir autour de la langue malaise et des idéaux communs. Ces idéaux énoncés pour la première fois par le dirigeant nationaliste lors d’un discours prononcé en juin 1945 dans le cadre des réunions préparatoires de l’indépendance promise par les Japonais, étaient au nombre de cinq : nationalisme, internationalisme ou humanisme, consensus démocratique, bien-être social et croyance en un principe divin. Ces « cinq piliers » ou Pancasila en sanscrit, serviront de fondement à la future république indonésienne.

Le Japon capitula le 15 août 1945. Pris de court par l’annonce de la défaite de l’Empire du Soleil-Levant, le mouvement nationaliste organisa précipitamment la proclamation de l’indépendance de l’archipel le 17 août, profitant de la présence des dernières troupes japonaises sur le sol indonésien. Soekarno fut désigné président du pays et le numéro 2 de son parti, Mohammed Hatta, son vice-président. L’Indonésie était enfin libre.

Libre, pas tout à fait, car les anciens colonisateurs néerlandais étaient bientôt de retour. Comme la jeune république n’avait pas les moyens militaires de les empêcher de reprendre le contrôle de leur ancienne colonie, près de cinq années de guerre sanglantes s’ensuivirent, accentuant la résistance contre le colonisateur européen. Cette guerre va renforcer l’unité de l’archipel indonésien et révéler la qualité d’orateur hors pair de Soekarno, qui sut mobiliser par la seule force de ses mots et son charisme les tribus et les peuples disparates de l’archipel autour de la cause indépendantiste.

Sukarno en 1956.
Sukarno en 1956. AFP/Doug Chevalier

Sur le plan international également, l’opinion publique était largement acquise à la cause des nationalistes indonésiens, avec l’entrée des anciens pays colonisés tels que l’Inde aux Nations unies et l’irruption sur la scène mondiale du mouvement afro-asiatique. Les Américains suivaient aussi de près et avec inquiétude l’évolution de ces entreprises colonialistes qui faisaient le jeu des communistes. C’est la capacité de Soekarno à faire face aux factions communistes internes, en appelant les Indonésiens lors d’un discours radiophonique mémorable à choisir entre lui et le communisme, qui persuada Washington à faire pression sur les Pays-Bas afin que cesse le conflit. L’accord entre les belligérants fut signé le 27 décembre 1949, La Haye reconnaissant l’indépendance de l’Indonésie. Il faudra attendre le 17 août 1950 pour que soit proclamée, cinq ans jour pour après la première proclamation, la République d’Indonésie.

Soekarno président

Installé dans le palais Merkeda, le «  Bung Karno » avait désormais les mains libres pour transformer le pays, tout en œuvrant à renforcer le sentiment d’unité qu’il avait su lui-même susciter dans le pays à la faveur de la lutte pour l’indépendance. Selon les observateurs, pendant les premières années du règne de Soekarno, la jeune République d’Indonésie connut sur le plan politique sa période la plus libre dans toute l’Histoire du pays. Il existait alors un consensus réel parmi les élites politiques du pays pour un régime véritablement démocratique.

Soekarno lui-même était favorable au parlementarisme à l’occidentale. Mais, confronté à des tensions montantes sur les plans politiques, religieux et sociaux, il fut très vite contraint de repenser son action à la tête du pays. Il sauvera la mise dans un premier temps en jonglant habilement entre les forces en présence, à savoir le Parti communiste (PKI) qui avait le vent en poupe à l’époque avec une croissance phénoménale de ses effectifs, et l’armée sur laquelle s’appuyait le gouvernement pour en venir à bout des rébellions séparatistes dans les régions.

Parallèlement, sur le plan diplomatique, Soekarno put renouer avec sa réputation de tribun international en accueillant en 1955, à Bandung, la grande conférence afro-asiatique où il s’illustra aux côtés des plus grands leaders du tiers-monde naissant. Mais, sur le plan économique, la dérive s’accéléra avec la chute des prix des matières premières, notamment le caoutchouc, principale ressource du pays. Bientôt, les États-Unis, qui reprochaient à Jakarta son rapprochement avec le bloc communiste, lui couperont leurs aides.

Le président indonésien, Soekarno prononce le discours d'ouverture de la conférence de Bandung, le 21 avril 1955.
Le président indonésien, Soekarno prononce le discours d'ouverture de la conférence de Bandung, le 21 avril 1955. Keystone-France/Gamma-Keystone/Getty Images

Fuite en avant

« Les régimes politiques en Asie orientale sont passés par plusieurs étapes. Une première phase quasi parlementaire dans l’immédiat après-guerre (Corée du Sud, Philippines, Thaïlande) ou à l’indépendance (Malaisie, Indonésie, Singapour) est suivie dans un second temps par un tournant autoritaire (Philippines, Thaïlande, Malaisie), accompagné parfois ou suivi d’une dictature intégrale (Indonésie, Singapour, Corée du Sud)  », écrit François Godement dans son opus.

En Indonésie, la phase autoritaire avait pour nom « démocratie dirigée ». Elle fut instaurée par le président Soekarno en 1957, à son retour d’un voyage en Chine qui l’avait particulièrement enthousiasmé. On est loin de l’idéalisme du jeune nationaliste révolutionnaire qui, on se souvient, avait fondé son premier parti politique un 4 juillet, en hommage aux révolutionnaires américains !

C’est à une véritable fuite en avant à laquelle on assiste dans l’Indonésie de Soekarno d’après 1957 avec la dissolution du Parlement trois ans plus tard, la mise en place d’un gouvernement fort dirigé par un président à vie doté de pouvoir illimités et, enfin, la suspension des libertés fondamentales. Sur le plan politique, cette fuite en avant se traduit par la présence renforcée des communistes dans le gouvernement. Au niveau international, s’accumulent des initiatives malheureuses telles que le retrait de l’Indonésie des principaux organismes internationaux et l’opposition à l’indépendance malaisienne en 1963, entraînant le pays dans un conflit de plus.

C’est dans ce contexte de grand désordre qu’eut lieu le coup d’État avorté du 30 septembre 1965, attribué aux communistes. Les représailles militaires seront féroces, tragiques, faisant, selon des organisations non gouvernementales, un million de morts. Il conduira à la prise du pouvoir par l'armée et la mise à l’écart du président Soekarno. Triste fin pour cet homme qui fit, voire fut, l’Histoire de son pays.


(1)  La Renaissance de l’Asie, par François Godement. Éditions Odile Jacob, 1993, 378 pages.

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