ANALYSE

Pourquoi l’Indonésie s’inquiète-t-elle d’un baby-boom post-coronavirus?

Une mère et son enfant dans un centre de santé de Surabaya, le 30 juin 2020.
Une mère et son enfant dans un centre de santé de Surabaya, le 30 juin 2020. Juni Kriswanto / AFP

En Indonésie, le compte à rebours a commencé. Neuf mois après l’arrivée du coronavirus dans l’archipel, un baby-boom est attendu et il inquiète le planning familial du quatrième pays le plus peuplé au monde. L'Indonésie cherche pourtant depuis plusieurs mois à combattre, comme il le peut, les grossesses non désirées.

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De notre correspondante dans la région, 

« Mesdames, ne tombez pas enceinte », « Messieurs, retenez-vous ! » Jusque dans les terres des îles Bangka Belitung, ces injonctions proférées par le planning familial à travers un haut-parleur résonnent dans les artères, mais elles semblent rester lettre morte dans les chaumières.

Car d’ici fin 2020, l’Indonésie s’attend désormais à entre 370 000 et 500 000 naissances supplémentaires par rapport à la moyenne annuelle de 4,8 millions bébés. Si les causes de ce baby-boom sont aisément repérables, les combattre reste difficile, constate Dwi Listyawardani, directrice du contrôle des naissances au planning familial, en listant tout ce qui entrave la prise de contraceptifs en ces temps de pandémie : « Le gouvernement a demandé aux gens de rester chez eux, de travailler à la maison s’ils le pouvaient, ce qui a considérablement accru les interactions entre maris et femmes, et peut engendrer des grossesses. En plus de cela, les personnels des hôpitaux ont dû prioriser les patients atteints du coronavirus, et les populations ont reçu l’ordre de ne pas se rendre à l’hôpital sans un cas d’urgence. »

Ainsi, en mars et avril, le planning familial a noté 10% de demande en moins de contraceptifs. Un dixième qui représente 2 à 3 millions d’individus.

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Mais en plus de ces hôpitaux en surmenage, avec seulement trois lits de soins intensifs en moyenne pour 100 000 habitants, Dwi Listywardani évoque des difficultés d’approvisionnement des antennes locales du planning familial, ainsi que des contraceptifs à 98% assumés par les femmes avec des hommes indonésiens encore très rétifs au préservatif, pourtant plus accessible en temps de crise que les traitements hormonaux et les pilules. La moitié des femmes indonésiennes, estiment en effet les chiffres du planning familial, ont recours à l’injection d’hormones à effectuer de manière mensuelle, à condition bien sûr que les hôpitaux et cliniques soient ouvertes.

Pour tâcher de ne pas empirer ce baby-boom attendu d’ici deux à six mois, l’Indonésie n’a donc pas lésiné sur les moyens, en proposant par exemple le 29 juin dernier, à l’occasion de la Journée nationale de la famille, la distribution d’un million de contraceptifs dans tout le pays.

La famille à deux enfants

Mais pourquoi le quatrième pays le plus peuplé au monde s’inquiète-t-il autant de cette hausse soudaine des grossesses non planifiées ? Dwi Listyawardani ne manque pas de raisons pour justifier cette politique de contrôle des naissances et dresse un tableau sombre pour ces familles qui auraient enfanté au temps du coronavirus.

« Dans le contexte actuel, explique-t-elle, la malnutrition pourrait causer des problème au développement de l’enfant, une grossesse non prévue pourrait aussi provoquer une hausse des violences domestiques, un chamboulement de l’économie familiale, et enfin une hausse de la mortalité des femmes qui pratiqueraient des avortements. » Car en Indonésie, l’avortement n’est possible qu’en cas de viol ou de grossesse dangereuse pour la mère.

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Mais l’inquiétude la plus grande est sans doute ailleurs, et nécessite de revenir quelques décennies en arrière. Créée au tournant des années 1960 et 1970, le planning familial indonésien a rapidement eu des buts ambitieux en termes de contrôle de la natalité, avec l’idéal de la famille à deux enfants en tête et une baisse de 50% des naissances en vingt ans envisagée pour cela. Moins de bouches à nourrir étant perçu comme une des clefs du décollage économique de l’Indonésie.

Risque de pauvreté

Et c’est toujours avec ce même rêve de prospérité et de développement que le président actuel, Joko Widodo, s’est fait élire en 2014 puis réélire en 2019 avec comme meilleur argument de campagne le bilan de son premier mandat : une croissance annuelle autour de 5% malgré plusieurs catastrophes naturelles et 880 000 personnes sorties de la pauvreté rien qu’en 2019.

Mais le marathon indonésien débuté il y a plusieurs décennies avec l’objectif de passer de pays en développement au stade de pays développé semble s’être fatalement arrêté avec la pandémie de coronavirus, qui pourrait provoquer un à quatre millions de « nouveaux pauvres », estiment les autorités. Et parmi ceux que le gouvernement de Joko Widodo s’était juré de sortir de la pauvreté se trouvaient en premier lieu les enfants, avec notamment l’objectif énoncé de réduire de moitié le retard de croissance chez ces derniers, dû notamment à la malnutrition, en quatre ans. Un but ambitieux mais plus que jamais mis à mal par les effets du coronavirus.

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