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Entretien

Hong Kong: «Le licenciement de Benny Tai est une revanche politique pour Pékin»

Kenneth Chan, enseignant en sciences politiques à l'Université baptiste de Hong Kong.
Kenneth Chan, enseignant en sciences politiques à l'Université baptiste de Hong Kong. RFI / Stéphane Lagarde

L'annonce du licenciement de l'universitaire Benny Tai, figure du mouvement pro-démocratie à Hong Kong, suscitait ce mercredi émoi et colère dans l'ex-colonie britannique. Pour Kenneth Chan, professeur en sciences politiques à l’Université baptiste de Hong Kong, au travers de ces évictions, Pékin entend prendre sa revanche sur les manifestations anti-gouvernementales de l’année dernière.

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RFI : Après le licenciement de Shiu Ka-chun, un professeur de droit social de votre université lundi, c’est au tour de Benny Tai de perdre son poste. Est-ce la fin de la liberté académique à Hong Kong ?

Kenneth Chan : Je pense que plus personne à Hong Kong ne peut prétendre que la liberté académique est encore assurée. En fait, la liberté académique est toujours impartiale par rapport aux libertés civiles et aux droits de l'homme. La situation du professeur Tai, et son licenciement déraisonnable – et j'ajouterais également illégal – de l'université, était un cas évident de vengeance politique. Une revanche sur son militantisme, sur son idéalisme peut-être et sur sa volonté de partager ses connaissances avec la société civile. Il a toujours servi l'intérêt public en tant qu'universitaire décent de Hong Kong.

C'est en effet une mauvaise nouvelle pour le reste d'entre nous qui travaillons dans le secteur de l'enseignement supérieur, ici à Hong Kong, parce que, premièrement, alors que les universités aimeraient parler « d'internationalisation », comme si de rien n'était, je pense que de plus en plus de personnes, qui regardent maintenant [les événements à] Hong Kong, auront de sérieuses inquiétudes et des doutes quant à la garantie de la liberté académique et de l'autonomie institutionnelle par rapport au gouvernement, tant celui de Hong Kong que celui de Pékin.

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Et en plus de cela, je pense que beaucoup de gens pourraient déjà ressentir ce qu'on appelle « les effets de refroidissement ». Il est en effet toujours acceptable d'essayer de faire de la recherche, de publier de la manière qui plait à l'université. Mais pour tous ceux qui essaient de faire plus que leur travail, pour ceux qui voudraient par exemple devenir plus que de simples éditeurs universitaires mais de véritables intellectuels, il se peut que ceux-là rencontrent beaucoup de difficultés.

Je crains personnellement que l'État et le gouvernement, ici à Hong Kong, ne commencent à tracer des lignes, des frontières, des zones interdites et que beaucoup d'entre nous fassent de leur mieux pour éviter ces zones. C'est un jour très triste pour Hong Kong, pas seulement pour l'université de Hong Kong, pour la liberté académique, mais pour Hong Kong en tant que ville mondiale. Nous déclinons rapidement en une ville continentale. 

Comment a réagi le corps enseignant dans votre université ?

Il y a clairement un sentiment de colère, comme l'ont exprimé de nombreux collègues qui, d'une manière ou d'une autre, ont de très bonnes et positives relations de travail avec Benny Tai ou Shiu Ka-chun. Bien sûr, nous nous attendions à ce que cette mauvaise nouvelle arrive tôt ou tard, mais nous ne pouvons pas nous empêcher de nous sentir furieux, en colère que cela se termine ainsi.

D'autant que le Sénat de l'université de Hong Kong a déjà fait une recommandation de manière collégiale. Ainsi, les professeurs de l'université ont découvert que le professeur Tai avait bien sûr commis un acte considéré comme une faute professionnelle, mais cela n'est pas allé jusqu'à recommander son renvoi ou son licenciement.

Le professeur Tai est un professeur titulaire de l'université de Hong Kong. Cette décision vraiment abrupte et radicale de licencier un professeur titulaire n'a donc pas du tout été bien accueillie. Mes collègues de Hong Kong envisagent maintenant d'organiser une manifestation, pacifique mais très claire, contre cette décision. Nous sommes en train de rédiger des déclarations et de créer des liens et des réseaux avec des syndicats et des groupes qui s'inquiètent de la liberté académique et de l'avenir de la liberté académique à Hong Kong.

Je reçois personnellement des messages bien intentionnés, très aimables et chaleureux de collègues du monde entier qui expriment des préoccupations similaires après avoir appris ce qui est arrivé au professeur Tai. Et me demandent essentiellement de transmettre leurs meilleures salutations.

Est-ce que les collègues de Hong Kong envisagent de quitter [la ville] ? Je pense qu'il ne s'agit pas seulement des universitaires, mais en général des gens de Hong Kong, en particulier des professionnels, des jeunes gens instruits qui sont arrivés au point d'être profondément frustrés, émotionnellement épuisés, par la saga dite « d'un pays, deux systèmes ». Beaucoup d'entre eux ont envisagé de quitter Hong Kong, d'aller ailleurs, même si cela signifie qu'ils devraient tout recommencer. Ils voudraient essayer. Après tout, citoyens de Hong Kong, nous sommes nombreux à être [aussi] des citoyens du monde. C'est ainsi que nous nous sommes vus. Je pense que beaucoup de gens pourraient considérer cela comme une option. Mais pas pour moi. Je suis toujours là, beaucoup d'entre nous sont toujours là. Avec les collègues que j'ai mentionnés et qui ont essayé de répondre à la situation du professeur Tai, nous nous connectons les uns avec les autres, nous rédigeons les déclarations. Ils sont désireux de poursuivre cette action à Honk Kong du mieux qu'ils peuvent. 

Carrie Lam devrait réunir à nouveau ses ministres et conseillers vendredi, à l’issue du dépôt des candidatures, pour décider d’un éventuel report des législatives. Certains affirment que la recrudescence des contaminations impose de repousser le scrutin. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu'il s'agit avant tout d'un acte d'opportunisme politique. De nombreux pays dans le monde ont organisé avec succès des élections dans le cadre du Covid-19. Jusqu'à la troisième semaine de juillet, d'après ce que je sais, 63 pays et régions avaient tenu leurs élections. Pour ce qui est des élections nationales, telles que les élections présidentielles, les élections générales et les référendums nationaux, il y a eu 41 cas de réussite.

Mes recherches ont donc montré très clairement que les autorités du monde entier, si elles le souhaitent, peuvent très bien introduire des mesures de santé publique de protection [contre la maladie] pour garantir que les bureaux de vote et isoloirs soient à la fois sûrs et [le vote] libre et équitable. Et cela n'aurait pas d'impact négatif sur le taux de participation. Comme lors de la récente élection présidentielle polonaise, dont le second tour s'est terminé le 12 juillet avec un très bon taux de participation de 68%.

Le gouvernement de Hong Kong, avec le soutien de Pékin, va donc dire au monde que, bien que faisant partie de la communauté de l'OCDE (la plus riche du monde), cette ville va maintenant dire « notre gouvernement, notre administration est devenue si faible et fragile que nous ne pouvons pas introduire des mesures de santé publique similaires [aux autres pays] pour atténuer les risques ».

Certains législateurs et partis favorables à Pékin ont déjà indiqué que l'inquiétude concernait en fait les dizaines de milliers de partisans qui ne vivent plus à Hong Kong mais dans la région dite de la Grande Baie, et qui ont maintenant du mal à revenir voter [dans la cité] parce qu'ils n'y vivent plus. Ils ne veulent pas subir une quarantaine de 14 jours ici à Hong Kong pour commencer, puis retourner en Chine pour [en subir une autre] de 14 jours supplémentaires. C'est pourquoi ces législateurs s'efforcent de repousser cela d'un an.

Les conséquences constitutionnelles doivent maintenant être soigneusement précisées. Pour ce faire, le Congrès national du peuple devra intervenir, il devra tordre la loi fondamentale et la législation locale pour le rendre possible. Dans le cas de la Chine, ils disent toujours qu'ils font les choses conformément à la loi. Mais pour autant que nous puissions le voir, la loi ne permet clairement pas que cela se produise, je veux dire qu'elle ne permet pas que les élections soient reportées aussi longtemps. Selon les lois actuelles, c'est 14 jours maximum. Pour qu'une élection soit reportée d'un an, Pékin devra modifier la loi. 
 

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