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Disparition de Lee Teng-Hui, artisan de la démocratie taïwanaise

L'ancien président taïwanais Lee Teng-Hui, photographié le 10 mars 2018 à Taipei.
L'ancien président taïwanais Lee Teng-Hui, photographié le 10 mars 2018 à Taipei. REUTERS/Tyrone Siu
5 mn

Lee Teng-Hui, premier président taïwanais élu au suffrage universel, a contribué à une transition démocratique rapide et pacifique de l’archipel, mettant un terme à quarante ans de dictature. Mais sa défense de l'indépendance de Taïwan en a fait la cible de Pékin.

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De notre correspondant à Taipei,

Le large sourire et la silhouette imposante de Lee Teng-Hui, si familière aux Taïwanais, ne seront plus. Le premier président élu au suffrage universel à Taïwan s’est éteint jeudi 30 juillet, à 97 ans, à l’Hôpital des vétérans de Taipei. Politicien charismatique, artisan de la démocratie taïwanaise, Lee Teng-Hui a connu un parcours politique hors norme à plus d’un titre, dont les fluctuations résonnent à bien des égards avec l’histoire de Taïwan.

Lee Teng-Hui est né en 1923 à Sanzhi, un village de la banlieue de Taipei, lors de l’occupation japonaise de Taïwan. Diplômé d’agronomie en 1948, il assiste l’année suivante à l’arrivée des soldats du parti nationaliste chinois du Kuomintang, réfugiés à Taïwan après leur défaite sur le continent face aux communistes de Mao. Pendant quarante ans, le parti impose à Taïwan un régime autoritaire fondé sur un rêve de retour sur le continent et une sinisation à marche forcée de la société taïwanaise.

Démocratisation du pays

Bien que les hautes fonctions de l’administration soient alors dominées par les seuls continentaux - qui représentent pourtant 15% de la population taïwanaise - Lee Teng-Hui se résout à rejoindre les rangs du parti unique en 1971. Au terme d’une ascension politique exemplaire, il devient tour à tour ministre de l’Agriculture, maire de Taipei puis vice-président en 1984. En 1988, la mort du dirigeant Chiang Ching-kuo le propulse contre toute attente à la tête de l’État, faisant de Lee Teng-Hui le premier Taïwanais « de souche » à accéder à cette fonction.

Répondant au désir d’une classe moyenne taïwanaise sans cesse plus aisée et ouverte sur le monde, Lee Teng-Hui manœuvre alors en faveur de la démocratisation du pays.

Fan Yun, actuelle députée du parti démocrate-progressiste et ancienne militante, se souvient encore de sa rencontre avec le président en 1990. L’étudiante en sociologie est alors reçue au palais présidentiel aux côtés d’une délégation d’étudiants réclamant des réformes démocratiques : « C’était une vraie surprise qu’il accepte de nous rencontrer, mais on était très méfiant car il représentait le régime autoritaire. Finalement, il a été très bienveillant avec nous et a assuré qu’il allait mettre en œuvre les réformes que nous exigions. »

Avec l’aval d’une partie du Kuomintang, qui choisit de ne plus fermer les yeux sur les revendications de la société taïwanaise, le chef d’État tient ses promesses : les mesures d'exception prises dans les années 1940 sont levées en avril 1991. L'Assemblée nationale, dominée par le Kuomintang, adopte en 1994 l'élection du chef de l'État au suffrage universel direct. Le scrutin est remporté deux ans plus tard par Lee Teng-Hui.

Jusqu’à la première alternance politique en 2000, le chef de l'État conduit dans le même temps un processus de « taïwanaisation » du Kuomintang et des institutions politiques taïwanaises, dont l’Assemblée nationale prétend encore, au début des années 1990, représenter l’ensemble de la Chine. Pour défendre ces réformes, le président s’appuie sur l'idée d’une identité politique commune aux Taïwanais, qui ferait fi de leurs origines multiples. « Le concept d’identité taïwanaise défendu par le président Lee n’est pas une identité revancharde, mais inclusive, analyse Stéphane Corcuff, spécialiste de la géopolitique du monde sinophone, et qui a rencontré Lee Teng-Hui à plusieurs reprises. Il n’a jamais exclu les continentaux [arrivés à Taïwan après 1945] de ce schéma. »

Les foudres de Pékin

Cette affirmation d’une identité politique taïwanaise trouve son pendant en termes de relation avec la Chine communiste. En 1999, Lee Teng-Hui indique à un journaliste étranger que les relations entre les deux rives du détroit doivent revêtir la forme de « relations spéciales d’État à État ». Cette formulation s’attire immédiatement les foudres de Pékin, dont les revendications sur l’archipel sont restées intactes depuis 1949. Aux tirs de missiles chinois au large de Taïwan en 1995 et 1996 suit une stratégie d’isolement diplomatique, qui se poursuit encore aujourd’hui et ne laisse à Taïwan qu’une quinzaine d’alliés diplomatiques.

Mais cette inflexion de Lee-Teng Hui en faveur de l’indépendance de Taïwan lui vaut aussi des critiques acerbes au sein de son propre parti. En 2001, Lee Teng-Hui est finalement exclu du Kuomintang après la création d’un groupe politique supportant ouvertement l’indépendance de Taïwan. Progressivement, sa position se rapproche de celle du principal parti d’opposition, le Parti démocrate progressiste (PDP), au point même de le déborder sur son aile indépendantiste.

« Je lui ai moi-même posé la question directement :  aviez-vous un plan caché pour aller vers l’indépendance de Taïwan ?, raconte Stéphane Corcuff. En réalité, non. Il était véritablement, sincèrement ouvert à l'idée d'une réunification avec la Chine si les deux rives pouvaient avoir un même niveau de développement politique et social. Mais l’attitude des autorités chinoises l’a "horrifié", c’est le mot qu’il emploie, et lui a fait réaliser que, malgré des points communs historiques et culturels, les Taïwanais n’étaient pas des Chinois au sens politique. »

Signe de la fébrilité de Pékin face à la figure de Lee Teng-Hui, les médias d’État chinois se sont empressés d’affubler, jeudi, l’ancien chef d’État du titre de « parrain du sécessionnisme taïwanais ». A l’inverse, les hommages des officiels taïwanais ont été légion. La présidente taïwanaise Tsai Ing-Wen, très proche de Lee Teng-Hui, avait même rendu visite à l’ancien chef de l’État deux jours avant sa disparition. « Le legs [de Lee Teng-Hui] guidera des générations de Taïwanais à faire face aux défis avec courage », a -t-elle tweeté jeudi soir.

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