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Territoires disputés

Convoité par Pékin et Manille, le récif de Scarborough, clé de la mer de Chine du Sud

Un navire garde-côtes philippin navigue non loin d'un homologue chinois, en plein exercice conjoint avec les États-Unis près du récif de Scarborough, le 14 mai 2019.
Un navire garde-côtes philippin navigue non loin d'un homologue chinois, en plein exercice conjoint avec les États-Unis près du récif de Scarborough, le 14 mai 2019. TED ALJIBE / AFP
10 mn

C'est un bout de terre qui se situe dans la zone économique exclusive des Philippines, qui le considèrent comme partie intégrante de leur territoire national et de leur « traditionnel terrain de pêche ». La Chine, qui l'a occupé en 2012, revendique dessus des « droits historiques ». En juillet 2016, l'arbitrage de la Cour internationale de La Haye a déclaré le récif de Scarborough zone de pêche internationale. Mais rien n'a changé. À l’instar des États-Unis, les Philippines accusent désormais la Chine de profiter de la crise du coronavirus pour gagner du terrain dans la zone.

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À qui appartient historiquement le récif de Scarborough ? À la Chine, à Taïwan ou aux Philippines ? Difficile de le savoir. Cet atoll triangulaire est situé au centre-est de la mer de Chine du Sud, à 220 kilomètres de Luçon, la principale île de l'archipel philippin. Il doit son nom à un navire faisant le commerce du thé, échoué sur ses rochers au XVIIIe siècle.

Si vous écoutez le discours officiel à Pékin, c'est en 1935 que la Chine nationaliste de Chiang Kai-shek prend possession de l'atoll. Elle considère qu'il fait partie de sa sphère d'influence, dans la mesure où les pêcheurs chinois l'utilisent depuis des siècles. Avec la guerre civile, l'arrivée au pouvoir de Mao à Pékin en 1949 et l'exil de Chiang à Taipei, la Chine populaire et Taïwan poursuivent leurs revendications sur le récif.

Mais les Philippines ont une autre version de l'histoire : l'atoll fait partie du pays depuis la colonisation espagnole de l'archipel au XVIe siècle. Les cartes de navigation espagnoles le pointent sous le nom de « Bajo de Masinloc », Masinloc étant un village de pêcheurs sur la côte ouest des Philippines. Les pêcheurs de Masinloc, et de toute la côte en général, prisaient la zone très riche en poissons de Scarborough. Aujourd'hui, le récif fait partie de la Zone économique exclusive (ZEE) des Philippines, en accord avec la Convention de Montego Bay de 1982 sur le droit de la mer, dont la Chine est également signataire. Le droit international pencherait donc en faveur de Manille.

Sauf que Pékin n'a besoin de personne pour confirmer sa version. Depuis 1947, les Chinois brandissent la « ligne à neuf traits » pour délimiter leur souveraineté territoriale en mer de Chine du Sud. La démarcation couvre 80% de la région, et Scarborough en fait partie, point final.

Le coup de force des Chinois et l’arbitrage de La Haye

L'histoire s'est accélérée ces dernières années : Pékin a décidé de mettre ses plans en œuvre et d'installer des bases fixes dans toutes les îles ou atolls de la mer de Chine méridionale. Parmi eux, le récif de Scarborough a pris une nouvelle dimension en 2012. Cette année-là, les Philippines perdent l’atoll après un face-à-face très tendu avec la Chine. Pékin impose alors un blocus aux pêcheurs philippins dans la zone du récif, connu aussi aux Philippines sous le nom du récif de Panatag.

RFI

L’incident conduit Manille à demander un arbitrage international en 2013. En juillet 2016, le tribunal international de La Haye reconnaît aux Philippines des droits souverains sur une zone économique exclusive de 200 miles nautiques. S’il ne statue pas sur la souveraineté du récif de Scarborough, il confirme que la Chine a bien violé les droits de pêche traditionnels des Philippines dans cette zone. Un arbitrage que Pékin rejette totalement.

La stratégie chinoise de Rodrigo Duterte

Que se passe-t-il alors ? Les Philippins vont-ils tenter de chasser les Chinois de Scarborough pour faire respecter leurs droits ? C’est sans compter l’élection, le 30 juin 2016, de Rodrigo Duterte à la présidence des Philippines. À rebours de ses prédécesseurs pro-américains, le leader populiste décide d’ignorer le jugement de La Haye. Il invoque la nécessité impérieuse d’éviter une guerre avec les Chinois. Il privilégie au contraire une stratégie tournée vers la Chine et ses investissements dans l’archipel philippin. Duterte stoppe alors un plan de sa marine pour reprendre le récif de Scarborough. Il faut dire que les Américains ont, eux aussi, appelé les Philippins à la retenue pour éviter une confrontation avec la Chine, d’après le récit de Delfin Lorenzana, le secrétaire à la Défense de Duterte. Peu importe La Haye et le droit international, Pékin a gagné de facto.

La stratégie chinoise de Duterte navigue de rodomontades en volte-face. À la fin du printemps 2019, l’activité des garde-côtes chinois s’intensifie près de l’île de Thitu (Pag-asa en tagalog et Zhongyedao en chinois), dans l’archipel des Spratleys, le plus important avant-poste des Philippines en mer de Chine du Sud. « Laissez tranquille Pag-asa ! », lâche alors Duterte aux Chinois, rappelant que l’île appartient aux Philippines. Un avertissement lancé peu après la visite à Manille en mars du secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Ce dernier avait voulu clarifier la situation : le traité de défense mutuelle américano-philippin signé en 1951 couvre tous les éléments administrés par les Philippines en mer de Chine du Sud.

Incidents maritimes

Pour quel résultat ? En juin de la même année, un navire chinois percute un bateau de pêche philippin au large de Reed Bank, un autre récif inclus dans l’archipel et lui aussi revendiqué par la Chine. Vingt-deux pêcheurs philippins sont abandonnés en mer. Casus belli ? Non ! « C’est un petit incident maritime », minimise Duterte.

Le jour d’après, le 10 juin, un navire de la marine chinoise est aperçu près du récif de Scarborough. Selon le commandant Armand Balilo, un porte-parole des garde-côtes philippins, il est accompagné de deux bateaux de pêche, couramment utilisés par Pékin comme une milice maritime. Depuis 2012, la Chine a maintenu une présence constante dans l’atoll disputé.

La dernière pièce du puzzle chinois

Pourquoi le récif de Scarborough est-il si important pour Pékin ? La chose est entendue, selon Antonio Carpio, ancien juge de la Cour suprême à Manille, expert respecté et fervent défenseur de la souveraineté des Philippines en mer occidentale des Philippines. La finalisation par la Chine de ses bases aériennes et navales est « pour bientôt ». C’est la prochaine étape dans les plans de Pékin pour mettre en place une zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) en mer de Chine méridionale. Or, cette zone, avertit Carpio, ne peut exister s’il subsiste à proximité du récif de Scarborough un « trou dans la couverture des radars, missiles et avions de combat de la Chine ». « Scarborough est la dernière pièce manquante du puzzle pour les Chinois. S’ils parviennent à mettre en place toutes leurs bases militaires, ils pourront totalement exclure militairement les autres pays de la mer de Chine du Sud. »

Or, que fait Rodrigo Duterte ? Nouveau coup de théâtre en 2020 : le 11 février, le président philippin décide de mettre un terme à l’accord sur les forces étrangères (VFA), qui autorise l'armée américaine à opérer aux Philippines. Duterte reproche à Washington l'annulation du visa du sénateur Ronald Dela Rosa, l'ancien chef de la police philippine mis sur liste noire pour son rôle dans la « guerre contre la drogue », la campagne d’exécutions extrajudiciaires lancée par Rodrigo Duterte. La décision est pourtant extrêmement grave : la résiliation de l’accord VFA avec les États-Unis ouvre un boulevard à Pékin pour finaliser ses bases militaires en mer de Chine du Sud, selon Jay Batongbacal, directeur de l’UP Institute for Maritime Affairs and Law of the Sea.

En plus de fournir assistance financière et formation militaire, l’accord dissuadait la Chine de fortifier le récif de Scarborough sans contrepoids. Ce qui allait de pair avec une autre garantie américaine, l’accord de coopération de défense renforcée (EDCA) qui permet de positionner de l’équipement américain de défense sur les sites stratégiques des Philippines, des systèmes de lance-roquettes aux avions de combat. L’objectif : neutraliser n’importe quelle base aérienne et navale chinoise sur le récif de Scarborough. Sans ces garanties américaines, « les Philippines ne seront pas préparées à répliquer conjointement avec les États-Unis à une agression armée contre elles par un État tiers, prévient Antonio Carpio. Le traité de défense mutuel ne peut être appliqué. »

Nouvelle volte-face de Duterte

Le tonitruant président philippin change encore d’avis. Le 2 juin dernier, il décide de suspendre la résiliation de l’accord sur les forces étrangères qui devait prendre effet en août prochain. La raison de cette nouvelle volte-face ? Le coronavirus !  Selon le secrétaire philippin aux Affaires étrangères, Teodoro Locsin Junior, Duterte a changé d'avis parce qu'il a « vu que les tensions en mer de Chine du Sud entravaient une réponse unie à la pandémie de Covid-19. Une montée de la tension militaire dans la région ne profitait à personne. »

Cependant, la militarisation de Scarborough par la Chine est déjà très avancée. « Une chose est sûre, les Chinois ont déjà militarisé le récif : ils disposent déjà d’une piste d’atterrissage pour des avions de combat. Cela forme une sorte de porte-avions insubmersible, mais les Américains pensent pouvoir l’éradiquer dans les 30 premières minutes d’un conflit », assure le chef de la diplomatie philippine.

Pour Antonio Carpio, la Chine continue de malmener et d’intimider l’archipel pour qu’il accepte la « ligne à neuf traits » comme sa frontière nationale. « La stratégie des Philippines sous le président Duterte est tellement claire. Les Philippines n’offenseront jamais la Chine. Les Philippines chercheront toujours à apaiser la Chine. Nous avons mis de côté l’arbitrage de La Haye, mais les crédits espérés de la Chine ne se sont jamais concrétisés. Notre stratégie de défense de la mer occidentale des Philippines est en pleine déroute. »

Pourtant, le gouvernement Duterte se défend de laxisme vis-à-vis de la Chine. Pour Locsin, le ministre des Affaires étrangères, la politique de Manille vis-à-vis de Pékin est « l’opposé de l’apaisement » dans la mesure où le gouvernement a constamment réaffirmé ses droits territoriaux en mer de Chine du Sud. « Toute transgression et incursion chinoise, ou même une simple suspicion, m’est immédiatement rapportée et nous publions un communiqué diplomatique. Chacune d’entre elles, sans exception. Et chaque fois que nous publions une protestation diplomatique, nous réaffirmons encore et toujours ce que nous avons gagné au tribunal international de La Haye. » Trop tard ?

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