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Territoires disputés

Le Cachemire, tiraillé entre l'Inde et le Pakistan

Une femme dans une rue déserte du quartier d'Anchar, lors de restrictions suite à l'abolition du statut spécial de l’État du Jammu-et-Cachemire. Srinagar, le 20 septembre 2019.
Une femme dans une rue déserte du quartier d'Anchar, lors de restrictions suite à l'abolition du statut spécial de l’État du Jammu-et-Cachemire. Srinagar, le 20 septembre 2019. REUTERS/Danish Siddiqui

Revendiqué à la fois par l’Inde et le Pakistan, le Cachemire a fait l’objet de trois guerres entre les deux pays. Une frontière de facto sépare le territoire entre le Cachemire indien et le « Cachemire libre » administré par le Pakistan. La partie indienne connaît une recrudescence de tensions depuis l'abolition par New Delhi, en août 2019, de la semi-autonomie dont jouissait cette province.

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Enclavée entre trois chaînes de montagnes himalayennes, le Cachemire se situe au nord du sous-continent indien. La partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire s’étend sur une superficie de 222 200 km2 et compte près de 12,5 millions d’habitants. La partie pakistanaise, connue sous le nom d’Azad-Cachemire, s’étend quant à elle sur plus de 86 000 km2, avec près de 6,4 millions d’habitants.

Aux origines du conflit

Le conflit du Cachemire trouve son origine dans la partition de l’Empire britannique des Indes, qui donna naissance le 15 août 1947 à deux États souverains, l’Inde majoritairement hindoue et le Pakistan musulman. Très rapidement, la question du Cachemire devient un point de friction entre les deux États. Le Pakistan revendique ce territoire à majorité musulmane, mais le maharajah hindou qui le dirige, opte pour l’indépendance. Confronté à l’incursion des tribus venues du Pakistan pour lui forcer la main, le prince Hari Singh est contraint de demander l’aide de l’armée indienne. En contrepartie, il s’engage à rattacher son royaume à l’Union indienne, en dépit d’une population majoritairement musulmane. C’est dans ces circonstances qu’éclate la première guerre indo-pakistanaise. Elle durera douze mois.

La guerre prend fin le 1er janvier 1949, sous l’égide de l’ONU. Une ligne de cessez-le-feu est créée (appelée « Ligne de contrôle » à partir de 1972), qui sépare l’ancien État princier en deux territoires : au nord, la partie pakistanaise, et au sud, le Jammu-et-Cachemire indien, composé de la vallée de Srinagar à dominante musulmane au nord ainsi que des plaines à prédominance hindoue du Jammu au sud. Suite au dernier découpage administratif survenu en août 2019, la province indienne a été séparée de sa partie orientale, le Ladakh à majorité bouddhiste et peu peuplé.

Une résolution de l’ONU prévoyait par ailleurs l’organisation d’un référendum d’autodétermination au Cachemire, restée lettre morte face à l’opposition de New Delhi. L’Inde justifie son refus d’organiser un scrutin référendaire par le fait que le Pakistan n’a jamais retiré ses troupes de la partie du Cachemire qu’il occupe depuis la guerre de 1947-1948. Dans les années 1950, la Chine s'impose comme le troisième acteur au Cachemire, en s'emparant de l'Aksai Chin, partie orientale du territoire, qui relie les provinces chinoises du Tibet et du Xinjiang par une route hautement stratégique pour Pékin, qui souhaite contrôler ces deux régions autonomes et sensibles.

« Une guerre de mille ans »

Studio graphique FMM

Entre août et septembre 1965, le conflit armé au Cachemire est relancé avec l’intrusion dans la partie indienne d’un millier de partisans du Cachemire libre, soutenus par le Pakistan. Cette seconde guerre indo-pakistanaise s’acheva par une médiation soviétique. Depuis, les tensions sont ravivées périodiquement dans la région, notamment en 1971 et 1999.

La guerre que se livrent les deux pays en 1971 avait pour principal enjeu le Pakistan oriental qui, grâce à l’intervention de l’armée indienne, réussit à arracher son indépendance, donnant naissance au Bangladesh. L’Inde profite des négociations de paix qui suivent pour obliger Islamabad à faire des concessions sur le front cachemirien en reconnaissant notamment la ligne de contrôle comme une frontière de facto entre les deux parties du territoire disputé. En 1999, c’est grâce à la pression américaine que les infiltrations militaires pakistanaises sur les hauteurs de la ville cachemirienne de Kargil manquent de déboucher sur une guerre totale entre les deux pays, devenus des puissances nucléaires, à partir de 1998.

« Si le contentieux (concernant le Cachemire) cristallise les tensions indo-pakistanaises, écrit Gilles Bocquérat, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et spécialiste du sous-continent indien, cela tient au fait que, pour le Pakistan, il est l’épitomé d’une partition inachevée car, région majoritairement musulmane et contiguë du nouvel État, elle aurait dû lui échoir en 1947 » (1). C’est cette frustration que traduisent les propos tenus devant le Conseil de sécurité de l’ONU en 1965 par Zulfikar Ali Bhutto, alors ministre des Affaires étrangères du Pakistan, affirmant que son pays était prêt à livrer une guerre de mille ans pour libérer le Jammu-et-Cachemire dont le peuple « faisait partie du peuple du Pakistan dans son sang, dans sa chair, dans sa vie, apparenté à nous par sa culture, sa géographie, son histoire ».

Sept cent mille militaires et policiers indiens sont déployés au Cachemire.
Sept cent mille militaires et policiers indiens sont déployés au Cachemire. TAUSEEF MUSTAFA / AFP

Selon le chercheur français, l’attachement de l’Inde multiconfessionnelle pour le Cachemire relève moins de «  l’argument confessionnel » que de « la nécessité stratégique de garder un contrôle sur les hauteurs de l’Ouest himalayen et sur les ressources hydrographiques afférentes, indispensables à la mise en valeur des terres agricoles du Pendjab ». Il n’en reste pas moins que le Cachemire est devenu l’otage du nationalisme indien exacerbé par l’influence grandissante en Inde, à partir des années 1990, des fondamentalistes hindous qui nourrissent l’ambition de réunir « l’Inde intégrale » (« Akhand Bharat »).

Aliénation, insurrection et révocation

La crise territoriale a redoublé d’intensité avec l’émergence dans le Cachemire indien, dès la fin des années 1980, d’une insurrection séparatiste. Dans cette contrée, le mécontentement populaire contre l’État indien se nourrit essentiellement de la corruption de la classe politique et des fraudes électorales massives observées lors des élections législatives de 1987.

Confrontée au mouvement séparatiste cachemirien qui s’est amplifié en se radicalisant, l’Inde réplique en déployant l’armée. Elle accuse le voisin pakistanais de soutenir les insurgés en les approvisionnant en armes et en dépêchant des « instructeurs » pour les former à la guérilla urbaine, des accusations que le Pakistan a toujours démenties. Déployés le long de la ligne du cessez-le-feu qui court sur 740 km et qui se matérialise par des hauts grillages marqués par des rangées de barbelés, 700 000 soldats indiens patrouillent aujourd’hui dans la vallée, devenue l’un des endroits les plus militarisés et les plus éruptifs de la planète. Perçue comme une force d’occupation, la force armée indienne a contribué à aliéner la population cachemirienne. Ce face-à-face a coûté la vie, depuis le début de l’insurrection il y a trente ans, à plus de 70 000 personnes, principalement des civils.

Des Cachemiriens crient des slogans lors d'affrontements avec les forces de sécurité indiennes, après l'abolition du statut spécial de l’État du Jammu-et-Cachemire. Srinagar, le 23 août 2019.
Des Cachemiriens crient des slogans lors d'affrontements avec les forces de sécurité indiennes, après l'abolition du statut spécial de l’État du Jammu-et-Cachemire. Srinagar, le 23 août 2019. REUTERS/Adnan Abidi

Les tensions se sont exacerbées dans la région avec l’arrivée au pouvoir à New Delhi, en 2014, des nationalistes hindous dirigés par un idéologue de premier plan de ce mouvement, Narendra Modi, qui a fait du maintien de l’ordre et de la maîtrise de la rébellion ses priorités. Une nouvelle étape dans l’aliénation de la population a été atteinte lorsque, le 5 août 2019, le gouvernement de Narendra Modi a fait passer au Parlement un décret présidentiel abolissant, avec effet immédiat, le statut spécial de l’État du Jammu-et-Cachemire, garanti jusque-là par l’article 370 de la Constitution indienne.

Historiquement, le statut spécial du Jammu-et-Cachemire, destiné à préserver les droits de ses habitants, est hérité des conditions posées par l’État princier du Cachemire pour se rallier à l’Inde en 1947. Il conférait une grande marge de manœuvre à la province indienne dans la gestion de ses affaires, n’autorisant le gouvernement central de New Delhi à légiférer qu’en matière de défense, affaires étrangères et communication, le reste relevant de l’assemblée législative locale.

La chape de plomb

La révocation historique de l’autonomie du Cachemire indien, accompagnée d’une mesure de rétrogradation de cet ancien État fédéré en un simple « territoire de l’Union » sous la tutelle directe du gouvernement central, ont fait planer la menace d’une nouvelle guerre entre l’Inde et le Pakistan. Mais cette guerre n’a pas eu lieu, Islamabad se contentant d’expulser l’ambassadeur indien au Pakistan et de suspendre le commerce bilatéral avec l’Inde. Le gouvernement d’Imran Khan a également porté la question du Cachemire devant les instances internationales, en soulignant l’illégalité de la démarche indienne au regard du droit international. Mais la communauté internationale s’est gardée de critiquer l’Inde ouvertement et a appelé à un dialogue bilatéral pour résoudre la question du Cachemire.

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan (ici le 27 septembre à la tribune de l'ONU) a porté la question du Cachemire devant les instances internationales.
Le Premier ministre pakistanais Imran Khan (ici le 27 septembre à la tribune de l'ONU) a porté la question du Cachemire devant les instances internationales. REUTERS/Lucas Jackson

Sur le terrain, la situation reste imprévisible, alors qu'un an jour pour jour s'est écoulé depuis l'aboliion de l'autonomie du Cachemire par New Delhi le 5 août 2019. Les lourds déploiements sécuritaires et des interdictions de déplacements et rassemblements sont toujours en place et continuent d’empêcher les habitants du Cachemire d’exprimer démocratiquement leur rejet de la tutelle indienne. Proche de l’administration Trump, le gouvernement Modi s’inquiète de voir arriver prochainement à la Maison Blanche un démocrate, traditionnellement plus favorable au Pakistan, et qui se montrera sans doute plus sensible que son prédécesseur à la chape de plomb sécuritaire que New Delhi fait peser sur le peuple cachemirien pour éviter un soulèvement.

Notre série sur les Territoires disputés


(1) L’intangibilité des tensions indo-pakistanaises, par Gilles Bocquérat, in Hérodote, revue de géographie et géopolitique, n° 173, 2e trimestre 2019.

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