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Entretien

Cambodge/Rithy Panh: «Duch n’était pas que celui qui obéit mais qui crée une doctrine»

Kaing Guek Eav, alias Duch, le 5 décembre 2008.
Kaing Guek Eav, alias Duch, le 5 décembre 2008. REUTERS/Tang Chhinsothy/Pool (CAMBODIA)/File Photo

Douch est mort. Le directeur et bourreau du camp S21, où 15 000 personnes ont été torturées puis exécutées à la fin des années 1970 au Cambodge, pendant la dictature des Khmers rouges, est décédé ce mercredi à l’âge de 77 ans. Ce professeur de mathématique devenu révolutionnaire avait été condamné à perpétuité en 2012 par un tribunal cambodgien parrainé par l’ONU. Duch, personnage complexe, ambigu, avait d’abord coopéré avec la justice : c’est le seul responsable Khmer rouge à avoir jamais plaidé coupable, avant de finalement plaider l’incompétence de la cour. Le documentariste Rithy Panh l’avait longuement rencontré, entre autres pour un documentaire intitulé « Duch, le maître des forces de l’enfer ».

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RFI : Pourquoi Duch avait-il été mis à la tête de S-21 ?

Rithy Panh : On l’a mis là parce qu’il dirigeait déjà M-13, l’ancêtre de S-21. Il a donc déjà expérimenté déjà les méthodes de torture, etc. Mais ce n’était pas aussi sophistiqué que S-21. S-21 c’est vraiment la sophistication, c’est la prison qui est au cœur de l’État, c’est un instrument de l’État. Quand vous demandez à Duch qui il est, il répond : « Et bien je suis chef de prison, avec le rang de capitaine », pas plus. Mais dans un pays où il n’y a pas de justice, il est à la fois le chef de la sécurité, le chef de la justice, et aussi, ce qui est encore plus étonnant, c’est que S-21 avait certaines tâches de propagande du parti. Vous voyez, S-21 ce n’est pas que l’endroit où l’on extermine les gens. Duch faisait partie de ceux qui ont le droit de parler dans un micro. Tout le monde n’a pas le droit de parler dans un micro… Duch, oui.

Lors de son jugement, il s’est décrit comme prisonnier d'une doctrine, incapable de dire non.

La plupart des criminels disent qu’ils ont obéi aux ordres, s’ils n’obéissent pas aux ordres ils sont tués eux-mêmes. Il y a de ça, on ne peut pas lui refuser ce doute, cette peur. Mais je pense que sincèrement, d’après ce que je connais, ce que j’ai vu, lu, entendu, après nos discussions, il n’est pas que celui qui obéit. C’est celui qui crée une doctrine : qu’est-ce que c’est qu’un interrogatoire, qu’est-ce que c’est qu’une prison, à quoi sert « l’instrument pur de l’État »… S-21 pour lui c’est un « instrument pur de l’État ». Selon ses mots, hein, ce ne sont pas les miens. Donc quand on est maître des forges de « l’instrument pur de l’État », on est un peu plus que celui qu’on a mis là pour obéir seulement aux ordres.

L’accusation a parlé d’une méticulosité et d’une indifférence à la souffrance des autres…

Je ne pense pas qu’il soit aussi facile de dire qu’il est indifférent à la souffrance. Il sait ce que c’est, la souffrance : venant du prolétariat, des paysans, il sait ce que c’est que la souffrance physique, moral, économique, sociale, etc. Mais la souffrance faisait partie des sacrifices que l’on doit faire pour atteindre un certain niveau de révolution. Si vous dites : « il est indifférent à la souffrance », il est quasiment fou, donc il n’y a plus rien à juger, il est irresponsable. Justement, il n’est pas indifférent à la souffrance, il s’occupe de la souffrance : à S-21 on tue avec méthode, on ne tue pas n’importe comment, il y une chronologie des gestes, dûment respectée… Tout cela est écrit et enseigné. Douch est mathématicien, donc il faut être méticuleux, logique, clair.

Mais en même temps c’est quelqu’un qui se fait plaisir en faisant venir un photographe pour photographier la lune, parce qu’il adorait la lune… Il est capable de réciter De Vigny par cœur. Donc vous voyez, ce n’est pas quelqu’un d’insensible. C’est la complexité des grands bourreaux : ce sont des gens brillants, cultivés, qui ont mis l’idéologie et la doctrine sur un autel. Et comme on dit, « on ne fait d’omelettes sans casser des œufs ». Voilà, on est des œufs. La vie humaine c’est des œufs. C’est pas grave.

Vous avez rencontré Duch à de nombreuses reprises. Quelles images vous garderez de lui ?

Je vais vous répondre à l’envers, parce que j’aurais aimé ne pas avoir d’image du tout. De lui, dans ma tête. Malheureusement je l’ai. Je l’ai, et ça m’a perturbé, et parfois encore aujourd’hui. Parce que quand on veut travailler avec quelqu’un comme cela il faut être très proche. Très près. Donc j’ai beaucoup d’images de lui, pas toujours négatives d’ailleurs. Mais complexes, compliquées. Quelque chose pour lequel vous n’avez pas d’explications, pourquoi un tel mal dans un homme aussi… humain, finalement. Aussi intelligent. Pourquoi ce mal, qu’est-ce qui lui a pris ? Et ça, je n’aurai jamais la réponse, et ça me perturbe. Ça me perturbe profondément.

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