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Analyse

Afghanistan: l'opium, principal recours face à la crise

Un paysan cultive du pavot à opium, à Howz-e-Madad, dans la province de Kandahar.
Un paysan cultive du pavot à opium, à Howz-e-Madad, dans la province de Kandahar. Getty Images/John Moore
13 mn

Face à la guerre et aux ravages du coronavirus sur l’économie afghane, de nombreux cultivateurs se remettent à la culture du pavot à opium pour survivre. Bien que de nombreux programmes d’éradication soient menés depuis plusieurs années, le pays continue sa production d’opium dont la vente profite souvent au gouvernement et aux talibans. Malgré la multiplication des crises et la fermeture des frontières, l’Afghanistan produit 84% de l’opium mondial.

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Carrefour entre l’Asie centrale et du Sud, l’Afghanistan est l'un des pays les plus pauvres du monde, avec un PIB par habitant de 513 dollars, ravagé par 40 ans de conflits. Sa population souffre, en plus des problèmes de sécurité intérieure persistants et d’une corruption endémique, du chômage, de mauvaises conditions sanitaires et de peu d’infrastructures de base (santé, approvisionnement en eau et en électricité). Bien que possédant d’importantes réserves minières (niobium, fer, cuivre, gaz…), très peu exploitées, l’Afghanistan demeure essentiellement un pays agricole et la production illicite et historique du pavot à opium, qui mobilise des centaines de milliers d’emplois, reste sa principale manne financière. L’économie afghane, durement touchée par le coronavirus, a poussé de nombreuses personnes sans emploi à se tourner vers la culture du pavot pour survivre.

Prélèvement de la pâte à opium sur un plant de pavot
Prélèvement de la pâte à opium sur un plant de pavot REUTERS/Parwiz

Avec la crise du coronavirus, l’opium pour survivre

D’après une étude du ministère afghan de la Santé publiée le 5 août dernier, 10 millions de personnes ont été contaminées par le coronavirus, soit près de 31,5% de la population avec un taux record sur Kaboul, la capitale, qui aurait affecté la moitié de ses 5 millions d’habitants. Mais le pays, aux capacités de dépistage très limitées, n’a officiellement décompté que 36 000 cas positifs et 1 200 décès. Les mesures prises pour lutter contre le développement de la pandémie, le confinement qui a duré plusieurs mois, la fermeture des frontières, des écoles et de nombreuses entreprises ont, comme dans le reste du monde, mis à mal l’économie Afghane, et ont provoqué de très nombreux licenciements. La perte de milliers d’emplois a considérablement aggravé le chômage parmi une population qui s’est rabattue quand elle le pouvait sur la culture du pavot pour survivre.  Comme en témoigne à l’AFP Musafir, un habitant du district de Khogyani dans la province de Nangarghat (est), « il n’y avait aucun emploi, et beaucoup de gens, en particulier mes proches et les villageois, ont dû se tourner vers la culture du pavot à cause du chômage » ou Fazily, un mécanicien de la province d'Uruzgan (centre) où les emplois sont déjà rares en temps normal : « À cause du coronavirus, j'ai perdu mon emploi. J'ai une famille de 12 personnes à nourrir… Je n'ai aucune autre option que de travailler sur les champs de pavot pour gagner de l'argent ».

Selon un rapport publié en juin par l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), une pénurie d'ouvriers a été observée dans les zones de production de pavot « dans les provinces de l'ouest et du sud du pays suite à la fermeture de la frontière Pakistanaise ». Dans les campagnes, la majorité des ouvriers agricoles afghans qui dépendent des emplois saisonniers pendant les mois de récoltes, au printemps et en été, n’ont pas pu se rendre dans les champs à cause de la pandémie. Cette situation a créé une forte demande de main-d’œuvre et les travaux agricoles pour la production de pavot sont devenus une opportunité de travail pour de nombreuses personnes en manque de revenus, même si les prix à la production ont chuté à 52 dollars au kilo alors qu’ils étaient de 76 dollars en 2018. L’AFP cite même le cas d’étudiants désœuvrés qui se sont rendus sur les champs de pavot pour travailler suite à la fermeture des universités et des écoles : « Notre école est fermée, et j'ai assez de temps pour aller travailler dans un champ de pavot et gagner de l'argent… Environ 20 de mes camarades de classe sont aussi partis travailler là-bas », a expliqué à l’AFP Nazir Ahmad, un étudiant de 18 ans basé à Kandahar.

Croissance économique et opium

Pour aider l’Afghanistan à faire face à cette crise sanitaire et à ses conséquences, la Banque mondiale a accordé une aide de 200 millions de dollars pour lutter contre les pertes économiques dues à la pandémie, comme l’a expliqué dans un communiqué Henri Kérali, le responsable de la Banque mondiale sur l’Afghanistan : « Le programme fournira des ressources fiscales vitales pour faire face à l'impact de la pandémie dans un contexte de ralentissement de la croissance économique et de baisse des recettes publiques ». Car l’économie afghane avait repris des couleurs en 2019 notamment grâce à son agriculture hors opium, avec une croissance qui était passée de 2,7% à 3% avec, d’après la base de données ILOSTAT, un taux de chômage estimé à 1,5% de la population active même si le taux de chômage non déclaré reste encore élevé. Mais cette tendance devrait s’inverser en retombant, d’après les prévisions du FMI, à -3% en 2020 à cause des impacts économiques du Covid-19. Or, cette croissance serait bien supérieure si les productions illicites de pavot étaient prises en compte. L’Afghanistan produit actuellement, d’après le dernier rapport de l’ONUDC, 84% de l’opium mondial et génère pour le pays un chiffre d’affaires annuel de 2 milliards de dollars.

« Le pavot à opium est devenu un élément crucial de l'économie afghane qui assure la subsistance de nombreux Afghans qui le cultivent, travaillent dans les champs de pavot ou participent au commerce illicite des drogues. Dans les zones rurales, une part considérable de la population est affectée et peut tirer profit de la culture du pavot à opium », a constaté déjà l'ONUDC avant que ne vienne la crise sanitaire, rajoutant que « les opiacés ont créé une économie illégale qui imprègne la société rurale dans la mesure où de nombreuses communautés et pas seulement les agriculteurs sont devenues dépendantes du revenu du pavot à opium pour maintenir leurs moyens de subsistance. Cela a un coût, car l'économie illicite décourage les investissements privés et publics en alimentant l'insécurité, la violence et l'insurrection ».

►À lire aussi : Covid-19: quel impact sur les zones de conflits ?

Un membre des forces de sécurité afghanes dans un champ d'opium en Afghanistan.
Un membre des forces de sécurité afghanes dans un champ d'opium en Afghanistan. unmultimedia.org

Le développement de l’opium

La production traditionnelle d’opium a toujours été un recours en temps de crise et un produit à forte valeur marchande très sollicité en temps de guerre. Lors de l’invasion soviétique en 1971, l’Afghanistan ne produisait qu’une centaine de tonnes d’opium, après dix ans de guerre sa production explose. Deux raisons sont invoquées pour expliquer ce premier fort développement de la production : l’absence de contrôle du territoire par le gouvernement central qui laisse opérer les contrebandiers, et l’effet des bombardements sur les terres agricoles qui poussent les paysans vers des cultures plus rapidement rentables. À la fin de la guerre, quand les Soviétiques se retirent en 1989, les réfugiés s’emparent des lucratives plantations et des affrontements violents ont lieu pour contrôler la production d’opium. À partir de 1994, les talibans prennent rapidement le contrôle de 85% du territoire et s’approprient pratiquement 96% des champs de pavot, doublent la production et produisent en 1999 près de 4 600 tonnes d’opium.

En 2001, le mollah Omar prend des mesures d’interdiction qui diminuent la taxe que perçoivent les talibans sur la production d’opium, mais les États-Unis renversent les talibans et placent Hamid Karzaï au pouvoir et la production repart à la hausse. Selon l’ONUDC, en 2004 la production d’opium dans les 32 provinces du pays représente 2,8 milliards de dollars américains, équivalent à 60% du PIB afghan et contribue ainsi à un tiers de l'économie afghane. En 2006, la production augmente de 49% et les surfaces cultivées de 59% et recouvre 165 000 hectares, soit plus de la moitié des terres cultivables. L’ONUDC estime que 10,3% de la population est impliquée dans la culture de l’opium.

Dix ans plus tard, l’Afghanistan, qui continue à développer sa production d’opium, qui alimente et finance les groupes terroristes, va connaître une récolte record. En 2017, d’après les chiffres de l’ONUDC, la culture du pavot couvre 263 000 hectares, produit 9 000 tonnes d’opium et entre 550 à 900 tonnes d’héroïne exportable avec une pureté comprise entre 50% et 70%. Cette production illégale d’opiacés d'une valeur de 4,1 à 6,6 milliards de dollars représente 20% à 32% du PIB et dépasse largement la valeur des exportations licites de biens et des services (7% du PIB en 2016) de l’Afghanistan.

En 2019 (derniers chiffres communiqués par l’ONUDC), la production a diminué par rapport à 2017 mais reste à un niveau élevé avec 163 000 hectares cultivés principalement dans les bastions talibans au sud et le long de la frontière pakistanaise dans l’est du pays. Les prix à la production de l’opium et de l’héroïne ont fortement baissé localement (52 dollars le kilo à la ferme contre 76 dollars en 2018) suite à la surproduction de 2017, mais cette baisse a pris fin en juin 2019 pour l’opium et en août 2019 pour l’héroïne.

Échec de la lutte et multiplication des saisies d’opium et d’héroïne

Des milliards de dollars ont été dépensés à travers de très nombreux programmes, initiés par des donateurs internationaux et par le gouvernement américain dans le cadre de son intervention militaire, pour lutter contre la production d’opium en Afghanistan sans obtenir de résultats significatifs. Comme le déclarait encore récemment à l’AFP Hayatullah Hayat, le gouverneur de la province de Kandahar (sud) : « Les mesures d'éradication forcée de l'opium n'ont pas marché ces 18 dernières années… Malheureusement, Kandahar fait face à une augmentation de la culture du pavot cette année ». On a tenté, par exemple, de proposer des alternatives aux agriculteurs en leur suggérant de se tourner vers la culture du safran, mais ces programmes se sont révélés inefficaces en raison de leur inadaptation face aux réalités locales, face à une culture ancestrale plus intéressante financièrement, face à la guerre, aux organisations locales et criminelles, à la corruption et surtout face à la toute-puissance d’une narco-économie qui alimente un marché international en demande croissante de stupéfiants.

L’Afghanistan produit actuellement, d’après le dernier rapport de l’ONUDC, 84% de l’opium mondial.
L’Afghanistan produit actuellement, d’après le dernier rapport de l’ONUDC, 84% de l’opium mondial. (Photo : AFP)

La lutte contre le trafic illégal de l’opium, ce sont essentiellement les saisies menées par les services spécialisés (douanes, police et autres) où s’illustre particulièrement l’Iran qui se trouve sur la principale route utilisée actuellement pour transporter l’opium et l’héroïne à destination de l’Europe. La route dite « des Balkans » qui passe par le Pakistan, l’Iran, la Turquie et les pays des Balkans pour atteindre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest. Le rapport mondial sur les drogues de l’ONUDC 2020 estime que l’Iran a réalisé, en termes de saisies en 2018, 91% de l’opium mondial, 48% de la morphine mondiale et 26% de l’héroïne mondiale. Eskandar Momeni, secrétaire général du siège du contrôle des drogues de la République islamique d’Iran, à l’occasion d’une déclaration en août 2020 concernant des avions de l’Otan et des États-Unis qui feraient du trafic de stupéfiants en provenance d’Afghanistan, a indiqué que l’Iran a saisi quelque 1 000 tonnes de stupéfiants au cours de l’année civile iranienne précédente (terminée le 20 mars) et qu’environ 500 tonnes de drogue ont été découvertes au cours des cinq premiers mois de cette année, soit une augmentation de 30% par rapport à la même période l’année dernière. Une lutte qui a aussi un coût humain lourd pour l’Iran, comme le rappelait dans une conférence de presse en juin dernier le secrétaire du conseil antidrogue de la province du Sistan et du Baloutchistan, dans le sud-est de l'Iran, une zone frontière de 900 kilomètres avec l'Afghanistan utilisée comme un axe principal du trafic de drogue afghan à destination de l’Europe. « Environ 800 militaires ont été tués et 2 400 autres blessés dans la guerre contre la drogue dans la seule province du Sistan et du Balouchistan… La République islamique a dépensé plus de 700 millions de dollars pour fermer les frontières et empêcher le transit de stupéfiants et cela a coûté la vie à près de 4 000 policiers iraniens au cours des quatre dernières décennies. »

L’opium, une responsabilité partagée

Selon l'agence onusienne (ONUDC), en raison de l'ampleur et de la complexité du problème de la drogue, la réduction des cultures illicites dépend de la réalisation d'objectifs de développement plus larges, tels que des institutions étatiques solides et bien établies pour une gouvernance efficace et des mécanismes de protection sociale efficaces. Le rapport conclut que le problème des opiacés en Afghanistan demeure une responsabilité partagée. Seule une petite partie des revenus générés par la culture et le trafic d'opiacés afghans parvient aux groupes de trafiquants de drogue afghans. En revanche, des milliards de dollars sont générés par le trafic d'opiacés dans les principaux marchés de consommation, principalement en Europe et en Asie. « La réduction de la production d'opium en Afghanistan nécessite une approche internationale qui cible la chaîne d'approvisionnement en opiacés à tous les stades, de la source à la destination ». En attendant, la production continue sa progression et alimente une économie parallèle toujours très sollicitée en période de crise.

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