Birmanie: quand une professeure de sport filme sans le savoir le putsch militaire

Patrouille de véhicules militaires en Birmanie, le 3 février 2021.
Patrouille de véhicules militaires en Birmanie, le 3 février 2021. AFP - STR

Ce sont des images vues plus de 20 millions de fois et commentées dans toutes les langues. Professeure de sport, Khing Wnin Way a filmé, sans le réaliser, le putsch militaire birman. Éminemment surréaliste, la vidéo interpelle également car elle véhicule un symbole fort, pour des raisons plus ou moins évidentes.

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Avant ce lundi 1er février, associer les mots « aérobic » et « putsch militaire » semblait hautement improbable. Jusqu’à cette vidéo postée par Khing Wnin Way, professeure de sport de 26 ans.

Cette jeune habitante de l’agglomération de Naypyidaw, la capitale birmane, s’est levée ce lundi matin avec une idée précise en tête : participer au concours organisé par le ministère de la Santé et des sports birman. Pour cela la jeune femme revêt son plus beau survêtement, choisit un joli panorama de sa ville natale, lance la musique et commence à danser. Et pour avoir toutes ses chances dans ce concours qui consiste à poster sa routine sportive sur les réseaux sociaux en taggant le compte du ministère des Sports, Khing Wnin Way ne choisit pas n’importe quelle musique. C’est sur le très populaire tube indonésien Ampun Bang Jago qu’elle esquisse ses pas de danse, comme 2,7 millions d’utilisateurs de l’application Tik Tok avant elle.

Il n’est pas encore huit heures et c’est sous un ciel birman sans nuage que Khing Wnin Way se met donc à danser. Rigoureuse, c’est sans faux pas qu’elle exécute sa chorégraphie mais derrière elle des véhicules de plus en plus nombreux, et quelques blindés commencent à emprunter la très large avenue de douze voies qui mène au Parlement.

Imperturbable la jeune professeure d’aérobic qui a raconté à Vice avoir déçu sa mère en choisissant de vivre de sa passion plutôt que de travailler dans une banque, continue à faire ce qu’elle aime le plus : danser.  Sur Facebook, elle admettra plus tard avoir noté les bruits d’un trafic grandissant autour d’elle, mais sans s’en formaliser, habituée aux convois impressionnants dans cette capitale birmane construite au beau milieu de la jungle et grande comme six fois New York. 

Réseau internet coupé

Mais, lorsque, satisfaite de sa chorégraphie, Khing Wnin Way rentre chez elle, il ne lui est pas possible de poster sur sa page Facebook la vidéo qu’elle vient de tourner. Et pour cause, la junte militaire vient d’arrêter Aung San Suu Kyi et a coupé les réseaux internet de la capitale. Lorsque à la mi-journée la connexion de Khing Wnin Way réapparait, la jeune femme poste alors la vidéo, tandis que son pays commence à découvrir le coup d’État survenu le matin même. 

En dansant devant l’avenue menant au Parlement, la jeune professeure d’aérobic a ainsi fourni au monde entier une denrée rare : des images du putsch militaire. Lorsque sa vidéo commence à faire le tour du monde, c’est une réaction hilare ou interloquée que provoque le contraste entre la routine aérobic imperturbable de la jeune fille et le coup d’État qui débute derrière elle. Mais en Asie du Sud Est rapidement, les pas de danse esquissées par l’imperturbable jeune fille apparaissent également comme hautement symboliques. 

Une chanson sarcastique

Car la musique choisie par Khing Wnin Way n’est pas anodine. Le titre Ampun Bang Jago est sorti en septembre 2020 et il a rapidement pris une dimension contestataire. Contacté par RFI, le rappeur Jonathan Dorongpangalo à l’origine de ce tube rappelle son intention lorsqu’il en a écrit les paroles, en Malais de Manado : «  Ampun Bang Jago c’est une chanson totalement sarcastique. Elle vise ces personnes arrogantes qui se sentent supérieures. Quand je l’ai écrite, je voulais inspirer les gens, leur dire qu’ils ne seront pas éternellement humiliés par ceux qui nous rabaissent et qu’un jour les personnes intègres triompheront. » 

Et lorsque l’on regarde le clip, où sur fond de sirènes de police on voit,  par exemple, un homme à genoux, bâillonné, un revolver braqué sur lui, on comprend mieux comment ce tube est aussi devenu la chanson utilisée en Indonésie pour dénoncer les violences, notamment policières, et pourquoi ce tube est devenu la bande-son des manifestations contre l’Omnibus Law dans tout le pays. 

Son titre est une expression d’argot, qui pourrait être traduit par «  Désolé, mon cher monsieur ». Cette répartie, d’une politesse excessive et ironique est employée dans le clip face à deux hommes extrêmement violents.  Pour les deux rappeurs c’est une manière de céder face à la force quand il n'y a pas d'autres solutions mais sans se soumettre au fond de soi, en gardant cette ultime liberté qu’offre le sarcasme. 

Riposter à l’oppression par la danse

Et si la vidéo de Khing Wnin Way interpelle, c’est aussi car riposter à la violence ou à l’oppression par la légèreté et la danse, n’est pas une idée nouvelle. En 2019, le cliché viral de la danseuse Algérienne Melissa Ziad exécutant des pas de danse au milieu de la foule de manifestants prodémocratiques avait déjà ému des Internautes du monde entier. 

Depuis l’arrivée du coronavirus et des confinements dans de nombreux pays l’idée de danser en pleine adversité est également de plus en plus populaire, comme le prouve par exemple le proverbe du philosophe grec Sénèque « La vie ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie » qui a atteint, d’après Google Trend un pic de recherche inégalé depuis cinq ans en France, en mai 2020. 

Utiliser des phénomènes de la pop culture pour fédérer une lutte politique semble également dans l’air du temps, en Birmanie comme ailleurs. Depuis plusieurs jours, célébrités, politiques ou médecins en désobéissance civile se sont pris en photos, les trois doigts du milieu de la main levé. Un geste qui avait déjà été utilisé lors des manifestations pro-démocratiques en Thaïlande et qui fait référence au film américain Hunger Games où il est le signe de ralliement de la rébellion contre un gouvernement autoritaire. 

Mais en Birmanie, la viralité de ces symboles semblent inquiéter la junte militaire qui a décidé cette semaine d’interdire l’accès à Facebook, ce réseau social qui a permis au monde de voir Khing Wnin Way danser, guillerette, devant les blindés des militaires.  

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