Entretien

Tensions Inde-Chine: Pékin tente-t-il de calmer le jeu?

Des camions militaires indiens dans la région du Ladakh en septembre 2017 (illustration).
Des camions militaires indiens dans la région du Ladakh en septembre 2017 (illustration). AP - Manish Swarup
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Vendredi 19 février, huit mois après des affrontements entre ses soldats et des militaires indiens à la frontière himalayenne, la Chine a fait état de quatre morts dans ses rangs et diffusé des images de ces combats. Entretien avec Jean-Luc Racine, directeur de recherches au CNRS et spécialiste de l'Asie.

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Le 15 juin 2020, dans la région himalayenne du Ladakh, à plus de 4 000 mètres d'altitude, des soldats indiens et chinois s'étaient battus à coups de bâtons et de pierres, les armes à feu étant proscrites à cet endroit. L'Inde avait fait état d'une vingtaine de tués dans ses rangs, mais c'est seulement ce vendredi 19 février que l'on a appris qu'il y a eu quatre morts côté chinois. Vidéo à l'appui, Pékin affirme que les Indiens avaient « franchi la frontière pour planter des tentes » et donc « provoqué » la riposte chinoise.

RFI : Pourquoi Pékin a-t-il finalement reconnu que des soldats chinois sont morts lors de cet affrontement frontalier, huit mois après les faits ?

Jean-Luc Racine : Les officiels chinois et la presse chinoise ont finalement décidé de célébrer le patriotisme des quatre soldats morts. Pourquoi maintenant ? On peut supposer que cela va de pair avec le processus de désescalade en cours, puisque, aujourd’hui même, a lieu la dixième rencontre entre les généraux de haut-rang pour essayer de ramener la situation à la normale le long de la ligne de contrôle, contestée entre l’Inde et la Chine, dans cette partie de l’Himalaya.

Et cette réunion a lieu, alors que l’on apprend que ce que l’on appelle le « désengagement mutuel », c’est-à-dire le retrait des troupes des deux parties, est maintenant complété autour du fameux lac Pangong, qui a une importance stratégique notable, au sud-est de la ligne de contrôle.

À lire aussi : La Chine et l'Inde parviennent à un accord de désengagement mutuel au Ladakh

Donc il se peut, qu’indépendamment du discours patriotique qui dénonce l’agression indienne, reconnaître qu’il y a eu des morts dans les rangs chinois, c’est aussi une façon de s’intégrer, en quelque sorte, dans un processus qui vise malgré tout à la normalisation.

On peut donc parler d’un signe de bonne volonté, mais s’agit-il en même temps d’une démonstration de force, puisque les Chinois n’ont confirmé que quatre morts, alors que les Indiens avaient annoncé 20 victimes ?

Oui, bien sûr. Il y a une dissymétrie qui n’est pas tout à fait étonnante. On avait entendu, côté indien, que les Chinois auraient pu avoir une quarantaine de morts. Mais évidemment, il n’y a aucun moyen de savoir ce qui s’est véritablement passé.

En revanche, je pense que les Chinois ont eu affaire, peut-être, à une Inde qui a répondu plus qu’ils ne le supposaient, d’une part. Et d’autre part, bien sûr, dans le contexte de la géopolitique mondiale et des tensions entre les États-Unis et la Chine qui se prolongent avec l’administration Biden, l’image d’une Chine qui essaie de grignoter à la fois sur ses frontières maritimes, en mer de Chine du Sud et sur ses frontières himalayennes avec l’Inde, il y a peut-être une volonté d’essayer de calmer le jeu.

Vous nous parlez de ce « désengagement mutuel » qui a été conclu début février. Combien de soldats devront quitter la zone pour calmer les tensions ?

On ne connaît pas le chiffre précis. Ce qu’on sait et ce qu’on a vu, puisqu’il y a eu des vidéos qui l’ont montré, c’est qu’il y a eu des retraits de chars chinois. Évidemment, côté chinois, ils sont sur un plateau, donc ils peuvent amener des armes lourdes. On parle, côté indien – quand même – de quelques dizaines de milliers de troupes.

Les combats avaient eu lieu sur la « ligne de contrôle effective », la frontière entre les deux pays, qui date de l’indépendance indienne de 1947. Sera-t-elle mieux définie grâce aux pourparlers en cours ou faudra-t-il s’attendre à d’autres escarmouches ?

Il est tout à fait vraisemblable qu’il y aura d’autres escarmouches, parce que là ce qui se négocie, c’est le processus de retour aux positions préalables des troupes et de baisser le niveau de la présence militaire. En revanche, la question que vous soulevez reste totalement ouverte. Il existe toujours des divergences majeures dans la lecture que fait Pékin, d’un côté, et celle que fait New Delhi de l’autre. Il y a un désaccord sur ce que doit être, a minima, la ligne de contrôle qui est toujours contestée par les deux parties.

C’est d'ailleurs pour cela qu’il peut toujours y avoir des accrochages. Ce dossier restera sur la table pour des négociations futures, à condition que les relations bilatérales s’améliorent. Car il faut se rappeler que le gouvernement indien a dit qu’après ces incidents qui avaient coûté la vie à nombre de leurs soldats, les choses n’étaient plus comme avant. New Delhi considère qu’on ne peut pas faire comme s’il ne s’était rien passé le long de la ligne de contrôle en 2020.

 

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