Malaisie: la crise sanitaire s'entremêle avec une crise politique qui dure depuis un an

Le Premier ministre malaisien, Muhyiddin Yassin, saluant des personnes positives au Covid-19 dans les environs de Kuala Lumpur.
Le Premier ministre malaisien, Muhyiddin Yassin, saluant des personnes positives au Covid-19 dans les environs de Kuala Lumpur. AFP - SYARUL AZIS

24 février 2020 : le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad démissionnait au beau milieu de nombreux conciliabules parlementaires visant à faire émerger un nouveau pouvoir législatif. Moins d’un mois plus tard, le pays entrait dans un confinement très strict pour combattre la pandémie de coronavirus. Si cette année cette date coïncide avec le lancement de la campagne de vaccination, ni la crise sanitaire, ni la crise politique ne sont aujourd’hui résolues. Ces deux problèmes semblent même s’alimenter l’un l’autre pour parfois ne faire plus qu’un. 

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De notre correspondante à Kuala Lumpur,

Ce sont deux actualités qui ont commencé par se succéder en Une de la presse malaisienne, avant de s’entremêler, puis de devenir intrinsèquement liées par de divers rapports de cause à effet. D’un côté la pandémie de coronavirus, de l’autre une crise parlementaire de nature inédite.   

Pourtant lorsque le Premier ministre Mahathir Mohamad a démissionné le 24 février 2020, suite à une série de manœuvres sous-marines pour modifier la majorité parlementaire qu’il dirigeait, le pays ne recensait que 22 personnes testées positives au coronavirus, et ne déplorait encore aucun mort. 

Ce bilan, encore pas trop inquiétant, n’a pas évolué lorsque le 27 février 2020, le mouvement religieux Tabligh Jamaat réunit 16 000 fidèles de 20 nationalités asiatiques différentes dans une mosquée de la banlieue de Kuala Lumpur. Aucune consigne stricte n’interdit encore les rassemblements de masse et pour cause. Après la démission du Premier ministre, le pays n’a plus de ministre de la Santé et les élus malaisiens sont alors activement occupés à se chercher une nouvelle majorité parlementaire qui puisse nommer un nouveau dirigeant, selon les règles dictées par la Constitution malaisienne. Pour la Constitution, le Premier ministre nommé par le roi doit représenter la plus grande coalition de députés. 

Muhyiddin Yassin, l'« éternel numéro 2 »

Il faudra donc attendre la nomination d’un nouveau Premier ministre par le roi le 1er mars, et la formation dans la foulée d’un nouveau gouvernement pour que des mesures radicales commencent à être prises contre la propagation du Covid-19. Ainsi, le 16 mars 2020, un confinement très strict est déclaré mais la vague de contamination de ce qu’on appelle désormais « le Tabligh Cluster » restera pour longtemps encore hors de contrôle. Le 19 mai encore, la moitié des cas de coronavirus détectés dans le pays sont en lien avec cet événement. 

Si début 2020 la crise sanitaire a donc pu être, pour beaucoup d’observateurs, aggravée par le contexte politique fortement instable, le rapport de force entre ces deux actualités va basculer rapidement. Car lorsque le roi choisit Muhyiddin Yassin comme chef de gouvernement - après avoir entendu à huis clos à deux reprises tous les députés malaisiens - il ne faut pas attendre longtemps pour que la légitimité de cet homme soit questionnée. La chercheuse au Collège de France, Sophie Lemière, le décrit comme « un éternel numéro 2, un outsider qui a surpris tout le monde, les médias, les universitaires, les politiciens ». À ce jour, malgré 25 motions de défiance déposées au Parlement par divers députés, aucun vote n’a pu conforter la légitimité parlementaire du nouveau Premier ministre. 

Activité parlementaire réduite

Car depuis l’arrivée du Covid-19 en Malaisie, l’activité parlementaire a été réduite comme une peau de chagrin. Malgré les suggestions de certains députés de siéger via téléconférence, les mesures anti-Covid empêchent pendant de longs mois le Parlement de se réunir. Lorsque le 18 mai 2020 les députés peuvent enfin se retrouver pour la première fois de l’année, c’est pour une journée seulement, où il n’est pas possible de discuter d’autres choses que de la gestion du coronavirus. 

Au final, « le Parlement a dû siéger moins de 30 jours en 2020. Et ce ne sont même pas des journées complètes, alors que d’habitude les parlementaires pouvaient rester jusque tard dans la nuit », rappelle James Chin, chercheur malaisien à l’université de Tasmanie. Il n’y a eu aucun vote pouvant confirmer la base parlementaire qui soutient le Premier ministre.

Mais malgré ce pouvoir législatif considérablement réduit par les mesures anti-Covid, les membres de l’opposition n’en finissent pas de revendiquer publiquement ou par voie de presse une nouvelle majorité parlementaire et donc le droit de gouverner, comme Anwar Ibrahim en octobre dernier, alors qu’une deuxième vague de cas de coronavirus débutait. 

Pour Sophie Lemière qui scrute depuis Kuala Lumpur les innombrables jeux d’alliance inédits et retournements de vestes provoqués par cette crise parlementaire, la pandémie a alors servi au Premier ministre de « paravent pour mettre en place tout un tas de mesures qui lui permettraient de ne pas voir sa position questionnée par l’opposition et par les votants ».  

Le gouvernement joue la montre

Jouer la montre est une stratégie clef pour cela, poursuit la chercheuse : « Depuis la pandémie, le temps social paraît comme suspendu, Muhyiddin Yassin espère pouvoir arrêter également le temps politique pour contenir un autre virus, celui du changement politique. Il a donc fait une première tentative de mise en place d’un état d’urgence en octobre qui n’a pas fonctionné, car formellement l’État d’urgence doit être déclaré par le roi.  En janvier il est revenu voir le roi après plusieurs tentatives très nettes de la part de l’opposition de prendre le pouvoir. Sa deuxième tentative a fonctionné ». Désormais, avec un État d’urgence décrété jusqu’au mois d’août, le Parlement devra encore une fois attendre pour se réunir, voter une motion de défiance ou bien provoquer de nouvelles élections. 

Le Premier ministre a assuré à la presse nationale qu’il n’était pas en train de faire « un coup d’état » . Mais pour James Chin, à force de vouloir étirer le temps, Muhyiddin Yassin joue un jeu dangereux : « Il a utilisé le prétexte du coronavirus pour déclarer l’état d’urgence jusqu’en août, si d’ici là la crise sanitaire et la crise économique n’est pas résolue, ce qu’il semble peu probable lorsque l’on écoute les scientifiques, il ne pourra pas utiliser de bilan positif pour asseoir sa légitimité et le Covid-19 ne pourra plus servir d’alibi ». 

Sur Twitter, les internautes malaisiens célèbrent eux « un an de trahison », avec hashtag #SetahunPengkhianatan, déjà en première place des tendances la veille du 24 février.

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