Reportage

En Birmanie, la contestation s’arme et se prépare au conflit ouvert contre l’armée putschiste

Journée ville morte à Rangoun, ce 24 mars 2021, pour protester contre le coup d'État de l'armée.
Journée ville morte à Rangoun, ce 24 mars 2021, pour protester contre le coup d'État de l'armée. © DAWEI WATCH via REUTERS

La capitale économique, Rangoun, vit une journée silencieuse mercredi 24 mars après des jours sanglants ; la contestation contre le putsch continue à trouver de nouvelles formes d’expression. Mais ce silence cache les préparatifs de plusieurs groupes, en vue d'une riposte armée, depuis plusieurs semaines. Fatigués et frustrés de subir les violences de l’armée, ils sont portés par l’idée qu’un jour, la Birmanie verra naître sa première armée fédérale anti-putschistes.

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Avec notre correspondante à Rangoun, Juliette Verlin

Dans une maison du quartier résidentiel de North Dagon, « AJ » et ses amis discutent de l’organisation des escouades de défense et d’attaque qu’ils forment depuis des semaines. Au milieu des tasses de café, ils déposent un cocktail molotov et un lance-pierres.

Avec un sourire, le jeune homme de 33 ans, qui travaillait dans le marketing avant le coup d’État, explique qu’il sait s’en servir depuis qu’il est enfant. « La seule différence, c’est que ce n’est pas une bille de boue, c’est une pointe de flèche », explique « AJ ».

Il est à la tête d’une escouade de 25 personnes, qu’il répartit entre porteurs de boucliers, attaquants et médecins. Ils attendent leur première livraison d’armes à balles réelles dans les prochains jours. « C’est en lien avec les armées ethniques », poursuit « AJ ».

Chaque pistolet leur a coûté environ 750 euros et l’argent n’est pas un problème : « Certains de mes amis sont très riches, ils ont leurs réseaux. Donc, je les tiens au courant. La plupart veulent rester anonymes. »

La réunion est également l’occasion de vérifier le prix du marché. « Là maintenant, on peut acheter ça pour 100 euros », demande l’un. « Des balles ? Oui, c’est possible », lui répond « AJ ». « Non, non, cette arme », précise le premier. « Pour cette arme, tu dois attendre une semaine », conclut « AJ ».

Les escouades comme celle d’« AJ » sont réparties dans plusieurs quartiers en périphérie de Rangoun, là où la répression est la plus violente. Leur plan est simple. « Nous espérons que l’armée fédérale déclarera la guerre, explique le chef de celle-ci. À ce moment-là, l’armée ne sera plus concentrée sur nous. C’est à ce moment-là que nous devrons attaquer à notre tour. »

En attendant, « AJ » et ses amis continuent à entraîner leurs escouades et à protéger les quelques manifestants qui sont encore dans les rues.

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La junte libère près de 600 prisonniers, dont un journaliste d'AP 

Près de deux mois depuis le coup d’État en Birmanie, plus de 600 personnes interpellées ont recouvré leur liberté mercredi 24 mars, dont un photographe de l'agence de presse américaine AP. Mais les militaires détiennent toujours au secret des centaines de civils et poursuivent leur répression meurtrière.

Mercredi 24 mars, 360 hommes et 268 femmes, pour la plupart des jeunes étudiants, ont été libérés de la prison d’Insein à Rangoun, la capitale économique du pays. Ils ont quitté la prison dans des bus, en faisant le salut à trois doigts – le signe de résistance, largement reproduit dans toutes les manifestations pro-démocratie, tant en Birmanie qu’en Thaïlande voisine.

Une avocate, sous couvert d’anonymat, a expliqué qu’il y avait encore 55 personnes détenues en lien avec les manifestations dans cette prison. Elles risquent trois ans de détention pour diffamation.

À l’échelle du pays entier, plus de 2 800 personnes ont été arrêtées depuis le 1er février. Elles encourent les mêmes peines.

La répression de l’armée se poursuit et, à présent, même des civils qui ne participent pas à la contestation sont visés par les militaires. Et notamment des femmes et des enfants. Une petite fille de sept ans, Khin Myo Chit, a reçu une balle dans le ventre, mardi 23 mars, alors qu’elle se trouvait chez elle, à Mandalay, au moment où les forces de sécurité procédaient à la fouille de sa maison.

Par ailleurs, l’audience de l’ex-dirigeante Aung San Suu Kyi était attendue ce mercredi, mais « a été reportée au 1er avril », faute de connexion internet, a expliqué son avocat, Khin Maung Zaw, qui n’a toujours pas pu voir sa cliente.

L’ONU condamne une nouvelle fois l’usage « disproportionné de la force » par la junte

Peu après ces libérations, le Conseil des droits de l'homme de l'ONU (CDH) a adopté, mercredi 24 mars, une résolution condamnant l'usage « disproportionné de la force » en Birmanie. Cet organe a également exprimé le souhait d’un bureau du Haut-Commissariat aux droits de l'homme dans le pays.

Le 12 février, le Conseil avait déjà adopté une résolution sur la Birmanie, lors d'une session extraordinaire. Cette première résolution exigeait notamment la levée de l'état d'urgence et la libération de toutes les personnes détenues arbitrairement, y compris Aung San Suu Kyi.

Malgré cela, la junte reste sourde aux condamnations internationales, se disant, encore cette semaine, résolue à « réprimer l'anarchie ».

La nouvelle résolution adoptée mercredi par l'instance onusienne basée à Genève, à l'issue de sa 46e session, condamne à nouveau « dans les termes les plus énergiques le renversement, le 1er février 2021, du Gouvernement civil » et redemande la « libération immédiate et inconditionnelle » de toutes les personnes qui ont été arbitrairement arrêtées, détenues ou mises en examen.

Exigeant en particulier la libération de journalistes, défenseurs des droits humains et autres, l’organisation demande également que l'ensemble des experts et représentants de l'ONU chargés des droits humains « puissent immédiatement et pleinement accéder à l'ensemble du pays, sans restriction ni surveillance, afin de suivre en toute indépendance la situation ».

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