Birmanie: Aung San Suu Kyi comparaît devant la justice

Des manifestants s'apprêtent à affronter la police à Rangoun, le 1er avril 2021.
Des manifestants s'apprêtent à affronter la police à Rangoun, le 1er avril 2021. AP

L'ex-dirigeante birmane Aung San Suu Kyi, détenue depuis le coup d'Etat militaire du 1er février, a comparu ce jeudi devant la justice, tandis que de nouvelles personnes ont été tuées dans les manifestations contre la junte.

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Aung San Suu Kyi, 75 ans, a comparu en visioconférence devant un tribunal de Naypyidaw, la capitale, pour une audience portant sur des questions administratives, comme la désignation officielle des huit avocats de son équipe de défense. Elle paraissait en « bonne condition physique » et était « brillante et charmante comme toujours », a commenté l'un de ses avocats, Khin Maung Zaw. La prochaine audience est fixée au 12 avril.

La lauréate du prix Nobel de la paix 1991 est notamment poursuivie pour « incitation aux troubles publics » et accusée de corruption. Khin Maung Zaw a indiqué ce jeudi que l'ancienne dirigeante est également visée depuis le 25 mars par une nouvelle procédure, l'accusant d'avoir violé une loi sur les secrets d'État datant de l'époque coloniale.

Des exemplaires de la Constitution brûlés

D'ex-députés de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), ont annoncé mercredi la formation pendant la première semaine d'avril d'« un nouveau gouvernement civil » de résistance. Dans la clandestinité depuis le coup d'État, ils ont aussi annoncé que la Constitution de 2008 rédigée par le régime militaire précédent était « annulée ».

Jeudi, des protestataires ont brûlé une pile de copies du texte dans une rue de Rangoun, la capitale économique, où deux supermarchés appartenant à l'armée ont été incendiés dans la nuit. Un manifestant âgé de 31 ans a été tué à Monywa (centre) et 10 autres blessés, a dit un secouriste à l'AFP. Une autre personne a également péri et six ont été blessées à Mandalay, la deuxième ville, selon un secouriste et un médecin.

Parmi les manifestants, beaucoup d'étudiants dont Saw Lu Naung de l'université de Rangoun qui se mobilise depuis le coup d'État. Selon lui, depuis deux semaines, les militants n'ont pas d'autre choix que de se défendre et de s'armer comme ils le peuvent et pour le jeune homme une escalade de la violence est très probable.

« Nous demandons aux manifestants de s’équiper avec des casques, des lunettes de protection et des gants, car en face, ils ont des fusils et c’est difficile pour nous de répliquer, mais on peut quand même les ralentir, dit-il. Nous avons des armes comme des projectiles, des cocktails molotov, des lance-pierres. La violence augmente de jour en jour, tant de manifestants ont été arrêtés, certains ont été tués. Des gens qui vivent dans d’autres États protestent également, eux aussi se font attaquer par les militaires. L’armée ne lâchera rien. Elle a des fusils, un point c’est tout. Elle ne craint personne, elle n’a pas peur des sanctions des Nations unies, ni de n’importe quel pays. Et donc le seul moyen pour nous de gagner, de réussir cette révolution, c’est d’attaquer nous aussi. C’est pourquoi je crains une guerre civile. »

Des veillées à la bougie et des prières silencieuses se sont déroulées à la mémoire des « martyrs » morts ces deux derniers mois et des manifestants ont défilé à Rangoun avec des larmes de sang peintes sur le visage. Des dizaines de milliers de fonctionnaires et de salariés du privé sont toujours en grève.

Aggravation de la crise humanitaire

La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a accusé les forces de sécurité de s'en prendre aux secouristes. « Des médecins et des secouristes de la Croix-Rouge en Birmanie ont été arrêtés de façon injustifiée, intimidés ou blessés et des biens et des ambulances de la Croix-Rouge ont été endommagés. C'est inacceptable », a déclaré le directeur régional de l'organisation pour la région Asie-Pacifique, Alexander Matheou.

La FICR se dit également très préoccupée par la profonde crise humanitaire qui s’annonce dans les prochains jours et semaines. « La situation sur le terrain est compliquée, explique Alexander Matheou. Vous avez d’un côté les troubles dans les rues et une multitude d’autres problèmes qui vont rendre la population beaucoup plus vulnérable dans les prochaines semaines. Comme le prix de la nourriture, l’accès à l’argent, la dégradation des systèmes de santé, un manque de précaution lié à la pandémie et enfin une saison des pluies qui doit débuter dans quelques semaines. Tous ces facteurs vont sans aucun doute entraîner d’énormes difficultés pour la population birmane. Ajoutez à cela les violences, les troubles sociaux et ce qui se passe dans les régions frontalières et vous avez une situation extrêmement instable. Maintenant, concernant les violences contre les équipes humanitaires, nous avons enregistré 32 incidents, qui étaient soit des attaques soit des intimidations. Nous lançons un appel général pour un accès humanitaire sans restriction des volontaires de la Croix-Rouge auprès de toutes les personnes dans le besoin. En particulier aujourd’hui où le travail des systèmes de santé est si compromis. Nous aimerions que tout le monde reconnaisse l’impartialité des employés de la Croix-Rouge et les laisse venir en aide à la population en difficulté. »

Plus de 535 tués en deux mois

Plus de 535 personnes, dont de nombreux étudiants, des adolescents et de jeunes enfants, ont été tuées par les forces de sécurité en deux mois, selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Des centaines d'autres, détenues au secret, sont portées disparues.

Au cours d'une réunion d'urgence à huis clos mercredi du Conseil de sécurité de l'ONU demandée par Londres, l'émissaire de l'ONU pour la Birmanie, Christine Schraner Burgener, a mis en garde contre « un risque de guerre civile à un niveau sans précédent », exhortant à « envisager tous les moyens à sa disposition pour (...) éviter une catastrophe multidimensionnelle au cœur de l'Asie ».

Mais ses 15 membres restent divisés. Si Washington et Londres ont défendu la mise en œuvre de sanctions par l'ONU, Pékin, un allié traditionnel de l'armée birmane, rejetait cette idée, tout en appelant à « revenir à une transition démocratique ». Ce n'est qu'après deux jours de négociations, jeudi en fin d'après-midi (heure de New Yok), que le Conseil de sécurité de l'ONU « a condamné fermement les morts de centaines de civils, incluant des femmes et des enfants » en Birmanie, dans une déclaration unanime largement édulcorée par la Chine. Les membres du Conseil dénoncent aussi « fermement le recours à la violence contre des manifestants pacifiques », indique leur déclaration initiée par le Royaume-Uni.

Colère des mouvements rebelles

Les violences contre les civils ont déclenché la colère parmi la vingtaine de factions ethniques rebelles que compte la Birmanie. Certaines ont lancé des attaques contre la police et l'armée, cette dernière ayant riposté par des raids aériens.

L'armée avait conclu ces dernières années un cessez-le-feu avec plusieurs de ces groupes luttant contre le gouvernement depuis l'indépendance en 1948. Mais depuis le putsch, quelques-uns d'entre eux ont apporté leur soutien au soulèvement populaire et repris les armes ou menacé de le faire.

Au moins 20 soldats ont été tués et quatre camions militaires détruits mercredi dans des affrontements avec l'Armée de l'indépendance kachin (KIA), selon DVB News. Et 11 personnes ont péri mardi dans des raids aériens dans l'État Karen, une autre zone rebelle, selon le site internet Karen News. Le porte-parole de la junte n'a pas répondu à la demande de l'AFP, qui n'a pu confirmer pour le moment de manière indépendante ces attaques.

Ce jeudi, la junte a ordonné aux fournisseurs d'accès de suspendre les connexions internet sans fil « jusqu'à nouvel ordre », a-t-on appris auprès d'un opérateur de télécommunications. Les autorités ont déjà ordonné la suspension des transferts de données mobiles et cette nouvelle coupure risque de paralyser les communications en ligne dans le pays où très peu de gens ont accès à des lignes fixes.

(avec AFP)

 

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